Qu'est-ce qu'un anti-héros de roman ? (version augmentée)

Publié le par Yann Le Texier

Puisque la notion de « héros » a évolué au fil du temps, celle qui prend son contre-pied ne peut être univoque non plus. Pour rappel, le héros romanesque naît quand le roman apparaît, c'est-à-dire au Moyen-Âge. Les chevaliers des romans de Chrétien de Troyes s'inspirent des héros de l'épopée antique. Ces derniers étaient des héros : a) par leur naissance, leur origine divine, supérieure aux humains ; b) par leurs qualités (courage, valeur guerrière, force, ruse, ...) ; c) par leurs actes extraordinaires, impossibles à accomplir par le commun des mortels ; par les valeurs qu'il défendent en agissant (défense de la communauté, des plus faibles, lutte pour la justice et contre la violence gratuite, contre le monstre inhumain, ....).

Les anti-héros seront ceux qui s'écartent au moins de l'une de ces caractéristiques.   

  • On peut évoquer un anti-héros à propos de personnages qui ne possèdent pas des capacités physiques, intellectuelles, morales hors du commun, comme les héros antiques. Valjean dans Les Misérables est un héros car il possède une force physique exceptionnelle et qu’il va œuvrer au long de son existence pour le bien des autres, se sacrifiant pour Cosette par exemple. Coupeau dans L’Assommoir est un être banal par sa condition sociale (petit couvreur), mais surtout parce qu’il se laisse aller, qu’il se tue à petit feu, qu’il ne résiste pas pour se battre contre les aléas de sa condition sociale qui semble lui imposer la misère éternellement. Il en est de même pour Frédéric Moreau dans L’Education sentimentale qui semble n’avoir aucune prise sur les événements qui l’entourent, ne pas être acteur de sa propre vie. Meursault semble détaché de sa vie, se laisser aller aux événements qui se présentent ou aux sensations (chaleur) qu’il subit : il est en ce sens un anti-héros.
  • L'anti-héros est encore celui (et cette remarque est en partie liée à celle ci-dessus) qui n'agit pas. Pour qu'il y ait récit, il est normalement nécessaire que des événements particuliers se produisent. Même s'ils ne sont pas exceptionnel, ils rompent la monotonie de la vie des personnages. Le lecteur ou le spectateur d'un film attend donc en général que certains personnages et notamment le personnage principal agissent, réagissent. En faisant des choix pour orienter sa vie dans une certaine direction ou en réagissant de manière active (et non passive) à une situation qu'il n'a pas choisie, le personnage s'affirme comme un héros. Il infléchit le cours de sa vie, son destin,ne se laisse pas manipuler par d'autres personnages ou par les aléas de son existence (événements, situation sociale, etc). L'anti-héros ne correspond pas à cette attente : il se laisse guider par les événements, laisse les autres choisir pour lui. Il ne s'affirme pas. Jean Dézert correspond à cette définition puisqu'il ne fait rien de sa vie. On peut se demander si Meursault n'appartient pas en partie à cette catégorie : il semble suivre les événements et les gens quand ils se présentent (Raymond, la chaleur sur la plage, l'enchaînement dramatique des pas qui le mènent vers l'Arabe) ; il se tient à distance de gens (pas de choix quant à un mariage ou à un refus de celui-ci avec Marie).

     

  • L’anti-héros est aussi celui qui ne vit pas d’événements exceptionnels dans sa vie (même s’il n’a pas de capacités extraordinaires, des événements peuvent lui tomber dessus !). C’était le cas de certains personnages de votre sujet de bac blanc dont la vie était morne et monotone. A l’inverse, si la vie de Meursault semble banale pendant la première partie du roman, le meurtre brise cette banalité. Il est donc en quelque sorte un héros, en ce sens, d’autant qu’il est extraordinaire dans son fonctionnement, justifiant entre autres son meurtre par le poids du soleil et de la chaleur. La société ne le comprend d’ailleurs pas à cause de cette originalité.
  • L’anti-héros est encore celui qui apparaît comme détestable aux yeux de tous les lecteurs ou de certains d’entre eux. Le personnage des Bienveillantes trouve du plaisir à assister à une exécution, et il participe à la machine d’extermination nazie. Le lecteur doit s’identifier à lui puisque le récit est à la première personne, tout en le mettant à distance au vu des actes et pensées abjects qu’il développe. Valmont et la marquise de Merteuil qui se lance des défis dans Les Liaisons dangereuses pour « pervertir » notamment la jeune Sophie de Volanges ou tromper la sincérité de la Présidente de Tourvel sont des anti-héros en ce sens que le lecteur assiste à leur méfaits, à leur irrespect des autres, à leur égoïsme. Meursault, par un meurtre absurde, déraisonné, et donc horrible, peut aussi entrer dans la catégorie des anti-héros pour cette raison.

Publié dans Bilans

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