Quelques éléments sur le recueil de Ponge

Publié le par Yann Le Texier

Quelques éléments sur le recueil de Ponge

1. Le titre du recueil

Titre paradoxal :

- expressions inspiratrices : prendre parti pour quelque chose ; prendre son parti. Ce sont des expressions qui indiquent une prise de position personnelle, une opinion, un engagement individuel, un choix.

- les choses sont des éléments figés, inertes, qui n'ont pas d'âme, ne sauraient prendre parti. De plus, si le poète prend le parti des choses, il peut sembler matérialiste (ce qui n'est pas le cas en fait ici).

A la lecture des poèmes, le paradoxe se résout, se comprend. Voir les indications sur sa démarche ci-dessous.

2. Sa démarche : un regard neuf porté sur les choses

Sa poésie est complètement novatrice. Écrite en prose, elle prend le contrepied de la poésie romantique et n’est pas non plus une poésie d’opinion, une poésie engagée. Pour Ponge, la mission du poète ne consiste pas à étaler ses sentiments, mais à atteindre au plus juste la matérialité d’un objet, d’une « chose ». Il est le poète des objets les plus banals. Pour lui, les choses ont une existence propre et deviennent objets poétiques, dès lors qu’on les observe attentivement.
Les titres de ses deux premiers recueils, Le Parti pris des choses (1942) et Proêmes (1949), explicitent son projet.

Dans Le Parti pris des choses, le poète révèle les richesses inaperçues des choses (telles que l’huître, le cageot, le savon, le pain, etc.) par une contemplation naïve et patiente. Puis, dans un langage précis et transparent, quasi scientifique, le poète transforme « les choses » en paroles, il recherche des équivalents verbaux aux « choses ».

3. Le recueil

« Le meilleur parti à prendre est de considérer toute chose comme inconnue. » Francis Ponge

Le recueil est constitué de 32 courts textes poétiques en prose qui peuvent être regroupés en plusieurs catégories :
- la faune et la flore courantes (La Crevette, Le Papillon, Escargots, L’Huître, Notes pour un coquillage, le Mollusque, Faune et flore, la Mousse, Végétation) ;
- les minéraux (Le Galet) ;
- les objets fabriqués par l’homme (Le Cageot, La Bougie, La Cigarette) ;
- les comestibles (Le Pain, L’Orange, Les Mûres, Le Morceau de viande) ;
- les phénomènes naturels (Pluie, Le Cycle des saisons, Les Arbres se défont à l’intérieur d’une sphère de brouillard, La Fin de l’automne, De l’eau, Le Feu) ;
- les lieux familiers (Le Restaurant Lemeunier rue de la Chaussée d’Antin, Les Trois Boutiques, RC Seine Numéro, Bords de mer) ;
- les attitudes humaines (La Jeune Mère, Le Gymnaste, Pauvres pêcheurs).

4. Les procédés de création poétique

L’objet est un prétexte de création poétique, une façon de jouer avec le langage. L’objet devient un « ob-jeu », comme il le dit lui-même, sans aucune trace de subjectivité (l'utilisation de la 1e personne est de rigueur). Cependant, il utilise :
- une multiplicité d’images : métaphores, comparaisons, oxymores (l'huître est « brillamment blanchâtre »), métonymies, pour tenter de restituer aux objets une originalité ; certaines choses ne sont plus perçues qu’à travers le prisme des lieux communs ;
- les personnifications qui donnent vie à l’objet (le cageot est « ahuri » et « sympathique ») ;
- le jeu sur les sonorités : des homéotéleutes (figure consistant à répéter des finales de mots, qui fonctionnent presque comme des rimes comme « noirâtre », « blanchâtre », « verdâtre »), des allitérations et assonances (en [k], avec « les doigts curieux s’y coupent, s’y cassent les ongles », en [r], comme « parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre ») des assonance en [u], comme « flue et reflue à l’odeur et à la vue » ;
- les jeux sur les mots (la polysémie) ;
- les effets de surprise, loin des stéréotypes usés. Il crée ses propres objets poétiques ;
- l’humour ;
- il part du mot qui désigne l’objet, propose une définition, s’intéresse à son « destin », à sa « relation » avec l’homme et parvient à le rendre sympathique ;
- il se fait l’interprète des objets muets en ayant recours au travail sur le langage, à l’épaisseur des mots. Il transforme l’ordinaire en significatif ;
- l’objet, même le plus humble, contient tout un monde pour qui est à son écoute. Ainsi, l’huître, d’apparence rugueuse, contient une perle. L’huître représente en quelque sorte une allégorie de la création poétique : la rugosité du travail, la difficulté d’ouverture, la beauté de l’univers intérieur et parfois, la perle.

Publié dans Bilans

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