3è partie de la lecture analytique de l'extrait de Céline

Publié le par Yann Le Texier

3è partie de la lecture analytique de l'extrait de Céline

III- La dénonciation du racisme, d'un regard colonialiste sur une population locale

a) * La mise en scène vise à choquer le lecteur : le contraste saisissant entre les Blancs d'une part, notamment les commis et le patron, et la famille du Noir d'autre part, met en évidence un déséquilibre à tous niveaux en défaveur des récolteurs. Le lecteur ne peut qu'être saisi, choqué par ce contraste, tant il est grand.

* Le racisme des Blancs et des commis se mêle au rapport de force disproportionné développé précédemment : les Noirs sont considérés par les colons blancs de manière dépréciative.

- Les désignations du narrateur le montrent : « nègres » (l. 3, 5, 20, 45) ; « sauvage » (l. 11, 19, 38) ; « tribu » (l. 50). Termes dépréciatifs (connotation du mot « nègre » lié à l’histoire de la traite négrière et du colonialisme ; manière de renvoyer la famille vers une origine dite moins avancée, moins civilisée, donc sans doute proche des origines humaines, voire de l’animalité : le narrateur parle de « l’instinct » l. 4).

- Le langage utilisé par les commis et le patron est plus qu’injurieux : la famille est considérée comme arriérée, proche de l’animal, incapable de maîtriser le langage français correctement, et même toute langue à la syntaxe un peu complexe. C’est pourquoi les phrases sont construites dans une syntaxe simplifiée (« Nous y a pas bouffer sauvage » l. 12 : verbe à l’infinitif, structure répétée ensuite avec « y a »). Désignations choquantes soulignant leur stupidité : « couillon »/ « plein couillon » (l. 37), « con » l. 41 ; soulignant leur animalité : « sauvage » l. 34, « nous y pas bouffer sauvage » l. 12, « gorille » l. 36, « morpion » l. 48 ; ou simplement injurières : « bougnoule » l.12.

- Les Blancs se considèrent comme supérieurs : le narrateur estime que les Noirs qui s’approchent d’eux sont « une sélection » l. 3, sans doute meilleurs que les autres parce que plus dégourdis, plus courageux ; le patron parle de manière condescendante au Noir, comme à un enfant : « ma mignonne », « ma petite charogne », « mon petit boudin » (l. 48-49) ; « tous les petits blancs s'en tordaient de rigolade » l. 31: moqueries.

* La transaction est profondément injuste, ce que le lecteur ne peut que constater.

- l. 24-27 : le narrateur souligne sur plusieurs phrases que la récolte du caoutchouc est longue et complexe, et que les récolteurs ont beaucoup travaillé pour apporter ce qui est présenté au comptoir (« depuis bien longtemps » : accent mis sur le temps ; « les uns et les autres » : nombre important de travailleurs ; « tout ce caoutchouc-là » : quantité jugée importante ; « C’est long à suinter » : verbe suggérant la lenteur de l’écoulement + présentatif pour mettre en avant l’adjectif « long » = temps ; dernière phrase : généralisation à la manière de récolter l’hévéa, donc ce n’est pas propre à la famille que ce temps long + la négation suivi de la notation du petit verre, qui répète « petits godets », met encore en avant la lenteur d’écoulement.

- Juste après cette longue insistance sur la difficulté de récolter le caoutchouc, l. 29, « quelques pièces en argent » : peu d’argent en regard du travail fourni (« gros panier rempli de caoutchouc » l. 17).

- Pas de négociation sur le prix : « lui fit son compte » / « C'est ton compte ! » : très affirmatif (présentatif).

- Et le récolteur ne semble pas si stupide que les Blancs semblent le croire : « le nègre restait planté penaud » : pourquoi ? Le narrateur ne l’explique pas ? Peut-être parce qu’il n’est pas satisfait. On a du mal à croire qu’il ne connaît pas l’argent s’il vient le vendre au comptoir, s’il vient dans ce lieu particulier dont il a donc dû entendre parler. Il ne répond pas aux invectives du commis. « Le père hésitait à s'en aller avec ce mouchoir » : l'hésitation est bien liée à l'objet donné : le père comprend que la transaction n'est pas juste.

b) * Le narrateur, par sa position, son regard particulier, montre une mise à distance des événements, donc un regard critique.

- Il ne s'inclut pas dans les blancs : à aucun moment il n'intervient dans les actions racontées ; il dit « on » (l. 21) en s'excluant apparemment ; il évoque « tous les petits amis blancs » (l. 31) dont il ne fait donc pas partie.

* La colonisation est ainsi présentée comme une maladie :

- l’homme au corocoro : l'un des personnages principaux, qui représente le colon (les autres ne sont pas nommés ni individualisés) est atteint d'une maladie de peau. Cette maladie le définit si bien qu'il est désigné par sa maladie : « le collègue au corocoro » l. 6, « notre homme au corocoro » l. 13-14, « notre gratteur » l. 28, 40, 45, « l'homme du corocoro » l. 53. Se gratter est aussi une caractéristique des animaux, des singes par exemple : est-il animalisé ainsi ?

- « contaminés » l. 4 : les commis sont contaminés par les Blancs, ils se comportent comme eux, ou pire comme l'indique la phrase suivante qui les définit (reprise du terme de « commis ») : « ils engueulaient passionnément les autres Noirs » l.5-6.

* L’homme au corocoro est donc dévalorisé :

- son apparence (voir ci-dessus sa maladie).

- son langage : si les Noirs sont censés mal parler le français, le patron lui-même commet des fautes ou use d'un niveau de langue très familier (« Donne-moi le, ton pognon » l. 42, « con » l. 41). Le lien entre la civilisation et le langage est effectué par un commis : « Toi y en a pas parler « francé » dis ? Toi y en a gorille encore hein ? ». L'enchaînement des deux phrases laisse penser que la 2è est la conséquence de la 1ère, ce que confirme l'adverbe « encore » qui renvoie le Noir à un stade d'arriération. Si le langage est signe de civilisation, le patron lui-même est alors arriéré !

* L'ironie souligne que certaines descriptions ou certains actes sont en fait critiqués par le narrateur :

- Les clients c'étaient des indigènes... de nous les Blancs » l. 2 : les Blancs seraient-ils inaccessibles ? En raison de quoi ? La succession, ensuite, de « dégourdis » et « contaminés » change le sens du 1er mot : le courage de s'approcher apporte en fait la maladie ; ils ne restent pas eux-mêmes.

- « ils engueulaient passionnément les autres Noirs » l. 5-6. Presque un oxymore entre « engueuler » et « passionnément ». Le lecteur ne peut donc prendre au 1er degré : souligne la violence (verbale) des commis.

- « Ce langage finit par les décider » l. 12 : la phrase était pourtant insultante. Le lien de cause à effet est incompréhensible, est faux (ils n'ont pas compris, et ce n'est pas la phrase qui les a convaincus d'avancer, mais peut-être un geste ou le ton de la voix du commis).

- Tout au long du passage, on souligne que les Noirs sont spectateurs : pourtant le spectacle n'est pas intéressant (scène de vol, Blancs et commis laids et insultants). Là encore, Céline montre que l'idée de spectacle est dévoyée.

- « tellement il avait bien mené son business » l. 31 : lien de cause à effet souligné par le connecteur « tellement » sans fondement : où est la gloire de duper une personne faible ?

- « l'un de nos commis, débrouillard, habitué et bien dressé » : où est la débrouillardise quand il s'agit de tromper quelqu'un de faible ? De plus les adjectifs se superposent, indiquant que c'est l'habitude de tromper les vendeurs de caoutchouc et surtout qu'il a été formé pour cela (avec un mot utilisé pour les animaux, « dressé » ce qui contredit l'idée de débrouillardise).

- « opportunément » l. 40 : mot mélioratif mais qui ici souligne que le patron va encore profiter du Noir en lui vendant quelque chose (il est acheteur et vendeur).

- « qu'il avait été cueillir finement » l. 44 : la finesse serait celle d'une intelligence au-dessus de la moyenne : en contradiction avec ce qu'il fait : il trompe encore le Noir, ce qui semble immoral, et toujours pareil : trop facile.

- « Le gratteur fit alors mieux encore » l. 45 : qu'a-t-il fait de positif avant ? Contradiction.

- « Il connaissait décidément tous les trucs du commerce conquérant » l. 46 : quand on voit ce que cela désigne, le langage qui suit, qui n'est pas très intelligent, même s'il vise à amadouer le Noir en le flattant, on ne peut croire encore une fois à l'intelligence commercial du patron.

- DONC : toutes ces phrases ironiques démontent ce qui pourrait apparaître comme de la finesse, de l'habileté du patron, et qui n'est en fait que bêtise, et grande facilité.

* Le narrateur semble attentif aux réactions de la famille, et même semble capable d'avancer des hypothèses sur la manière dont ils comprennent la situation : il est donc en partie capable de se mettre à leur place, ce qui est le contraire du racisme :

- « Ce Noir n'avait encore, semblait-il [= hypothèse explicative du narrateur], jamais vu de boutique, ni de Blanc peut-être [idem. Modestie de pensée?] » l. 15 ; « ils avaient dû » l. 24 [idem] ;

- « Alors forcément le résultat les intéressait tous » l. 25 : explication logique (soulignée par le connecteur de conséquence « alors »), en se mettant à la place des Noirs.

- « le père, éberlué » l. 28 : narrateur attentif

- « Il se serait bien sauvé, s'il avait osé, mais il n'osait pas » l. 39 : il se met à la place du Noir, semble bien le comprendre.

- « On aurait dit qu'ils essayaient de comprendre ce qui venait de leur arriver » l. 51-52: le narrateur tentede se mettre à leur place.

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