"Le Modèle rouge" dans la séquence 3

Publié le par Yann Le Texier

"Le Modèle rouge" dans la séquence 3

Magritte appartient au mouvement surréaliste qui donne la part belle au rêve, à l'inconscient, à la folie. L'une de figures de style appréciée des surréalistes est la métaphore qui permet le rapprochement entre des réalités différentes, variées. Magritte opte ici pour la métaphore, le rapprochement entre le pied et la chaussure. A moins qu'on ne puisse parler de métonymie : les chaussures évoquent les pieds qui sont à l'intérieur, ou les pieds évoquent ce qui les enveloppent, les souliers. Il joue aussi sur les mots (les surréalistes aimaient à brouiller les frontières entre les arts) : les veines sont celles des pieds, bien visibles ici. Elles semblent se doubler par les lacets qui leur ressemblent : les pieds sont les chaussures, ou inversement. Les veines sont aussi celles du bois en arrière-plan. Les éléments sont distincts sur le tableau mais sont profondément liés entre eux, et l'arrière-plan devient aussi important que le premier plan.

Magritte brouille le regard du spectateur, en offrant une peinture apparemment très réaliste. Mais c'est un faux réalisme puisque les chaussures et les pieds sont un seul même élément. : il greffe le vivant sur l'objet.

Quels liens opérer avec la séquence 3 ?

- Le lien le plus évident est celui de chaussures, celles d'Estragon. Elles rappellent leur condition de marcheurs, sans attache, sans domicile fixe. Ils sont nomades et en même temps, ils ne bougent pas de ce coin de route, paradoxalement. Des voyageurs immobiles, en quelque sorte. Au vu du décor très sobre, du peu d'accessoires offerts aux acteurs par Beckett, chaque objet prend une importance fondamentale. C'est le cas des chaussures qui sont source de souffrances pour Estragon. Elles peuvent renvoyer à la condition humaine, placée dans l'obligation de vivre, d'aller de l'avant (cf. la route), mais sans que la destination soit claire. Les deux clochards marchent, mais ne savent pas vers où ou attendent sans savoir si leur espoir (Godot) sera récompensé. La route de la vie est parsemée de souffrances, comme Estragon qui se plaint de ses pieds dès la scène d'exposition.

Donc les chaussures d'Estragon sont une part de lui-même, le définissent, comme sur le tableau.

- Magritte offre un tableau apparemment réaliste mais gêne très vite le regard du spectateur qui comprend qu'il faut aborder la scène en quittant la rationalité habituelle. C'est ce que Beckett choisit également : très rapidement, le spectateur d'En attendant Godot comprend que cette pièce et les dialogues doivent être compris à un autre niveau que celui du réalisme de deux clochards coincés au bord d'une route. L'auteur nous emmène dans des réflexions métaphysiques. Les clochards, les lieux et les objets sont des symboles.

- Le langage remis en question, questionné est, comme pour Magritte, un élément important de l’œuvre de Beckett. Dans le deuxième extrait que nous avons étudié, on voit que les personnages tentent de qualifier les voix mortes, en accumulant des adjectifs qui se complètent et se remplacent les uns les autres. Le « plutôt » montre que le langage est approximatif et qu'un même mot peut qualifier des réalités différentes. C'est le cas des « veines » sur le tableau de Magritte qui renvoient à celles humaines mais aussi à celles du bois.

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