Que dit Lucky ? (séquence 3)

Publié le par Yann Le Texier

Vous n'avez pas besoin de savoir tout ce qui suit : j'ai fait un simple copier-coller de la lecture analytique de l'an dernier. L'idée est que vous compreniez globalement le sens de ce passage afin d'en envisager le tragique.

Quelles interrogations le monologue de Lucky porte-t-il ?

- Soulignons d’abord que le discours est rédigé par Beckett ; il ne demande pas une simple improvisation. Il y a donc bien une motivation, une intention signifiante.

- Que signifie le pugilat pour faire taire Lucky ? En l’absence de compréhension, seule possibilité = la violence ? Ou Lucky dit-il quelque chose d’essentiel qu’il faut censurer ?

1- Un discours en trois parties distinctes et articulées

Beckett définit lui-même les thèmes du monologue : « Le ciel, insensible à la souffrance humaine ; l’homme rapetisse, tout espoir s’envole ; la terre, vomissant des pierres, se pétrifie ».

a) Premier motif : le rapport de l'homme à dieu : un dieu personnel :

* Un dieu mais humanisé, rabaissé, affaibli :

- il « souffre »

- il est handicapé : énumération de 3 handicaps soulignés par le même préfixe privatif [a-] (qui s'oppose ironiquement à la répétition de l'adjectif épithète « divine ») : d’aphasie (absence de paroles, perte de parole ou de compréhension du langage), d’athambie (imperturbabilité, absence de crainte), d’apathie (absence de sentiment, inaction, absence de volonté).

- il est réduit à son image concrète de vieillard (« barbe blanche »), et introduit avec un « quaquaqua » assez scatologique.

- il est comparé à Miranda : déesse ? Femme réelle ?

* Un dieu lié à l'enfer, le paradis et l'enfer semblant se rejoindre :

- empathie du dieu avec ceux qui souffrent en enfer

- les damnés peuvent mettre « le feu aux poutres », jeu de mots avec l’expression « mettre le feu aux poudres » ; or poutres = sommet de l’édifice, donc le ciel/ le paradis ? : confirmé pa l'expression suivante : porter l'enfer aux nues (nuages = ciel)

Il n’y a donc pas de salut, pas de dieu ?

b) Second motif : l’homme qui rétrécit :

* Sens : Les progrès de la santé, de l’alimentation, du sport et de l’hygiène de vie n’empêchent pas que l’homme, même mieux nourri, rétrécisse, maigrisse.

* Une argumentation fondée sur des oppositions fortes pour accentuer le paradoxe : liste longue de sports : accentue encore par opposition le paradoxe de l'amaigrissement de l'homme ; opposition aussi entre la totalité de l'espace de la planète occupé par l'homme (terre, mer, air, glace, gazon) et l'amaigrissement de l'homme = son affaiblissement. Noter aussi la mise en avant, en tête de phrase, de « malgré » (répété ensuite), et l'usage deux fois de « en même temps » accentué par son synonyme « parallèlement »

* L’homme est ramené à des fonctions physiologiques et à des facultés intellectuelles dérisoires : « Testu » : testicule / têtu et « conard » ; manger ; produire des déchets ; faire du sport. Pas un être intellectuel = pas si loin de l'animal.

Comment interpréter ? On sait au contraire que la taille et le poids moyen de l'être humain augmentent au fil des ans. Donc cet amaigrissement est à prendre dans un autre sens : la place de l’homme dans l’univers ne cesse de se restreindre. L’homme est détrôné du centre du monde par Copernic et Galilée // // du sommet des vivants : la théorie de l’évolution de Darwin // // de soi par la théorie freudienne de l’inconscient.

* Autre critique : la science (ici parodiée dans son discours) :

- l'amaigrissement de l'homme peut aussi faire penser aux camps de la mort. La science (penser à Mengele) a participé à ces horreurs.

- elle s'avère incapable de remplacer le sacré dévalorisé, battu en brèche. Le progrès scientifique qui a pu à partir du XVIIIè siècle être perçu comme une source de progrès pour l'humanité est ici dévalorisé.

c) Troisième motif : la terre est davantage faite pour les pierres :

3è motif plus difficile à comprendre dans la meure où le discours de Lucky va en tournant de plus en plus sur lui-même. Tout est fait pour les pierres (air, eau, feu) : relever toutes les références à la destinée minérale de toute la création.

Se dessine ici une destinée minérale pour toute la création : jeu de mots multilingue avec « Steinweg » (chemin de pierre) et « Petermann » (homme de pierre) : « stein » et « peter » font référence à la pierre. Signe alors d’une vision plutôt pessimiste de l’homme dans l’univers.

Fait penser à la liturgie chrétienne (rappelée lors des enterrements par ex. : « tu es poussière et tu redeviendras poussière ». Manière de nier une vie après celle du sur terre ?

Donc : une vision pessimiste de l'existence humaine, de son devenir, de ce qu'elle peut ou non attendre.

Conclusion (de la lecture analytique) :

* Un passage en apparence comique mais grave dans les sujets abordés ;

* Un passage en apparence sans sens mais qui remet en question des certitudes ;

* Un passage en apparence délirant mais en fait central et qui renvoie à des thématiques de l’œuvre : difficulté à communiquer, chacun restant enfermé en soi dans ses propres préoccupations ; langage pas toujours en phase avec la pensée humaine ; le langage vide de sens, qui se déroule de manière automatique ; la solitude humaine ; le pessimisme sur l'existence humaine qui ne revêt pas un sens particulier ; la mort (l'homme qui rétrécit va disparaître au final).

* Un passage qui par sa forme décousue renvoie aussi au style de Beckett dans l'ensemble de la pièce : pas de fin de pièce comme ici pas de fin de discours ; jeux avec les sonorités des mots, renouvellement du langage ; enchaînement étrange des phrases comme souvent entre les répliques des personnages.

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