Barthes à propos de L'Etranger de Camus

Publié le par Yann Le Texier

Barthes à propos de L'Etranger de Camus

Roland Barthes propose une vision centrée sur le rôle du soleil dans le roman de Camus. Intéressant, notamment quand il évoque un roman - tragédie, guidé par une forme de destin.

Roland Barthes, "L'étranger un roman solaire", avril 1954


Ce qui fait de L’Étranger une œuvre, et non une thèse, c'est que l'homme s'y trouve dépourvu non seulement d'une morale, mais aussi d'une humeur. Meursault est un être charnellement soumis au Soleil, et je crois qu'il faut entendre cette soumission dans un sens à peu près sacral. Tout comme dans les mythologies antiques ou la Phèdre racinienne, le Soleil est ici expérience si profonde du corps, qu'il en devient destin; il fait l'histoire, et dispose, dans la durée indifférente de Meursault, certains moments générateurs d'actes. Il n'y a aucun des trois épisodes du roman (l'enterrement, la plage, le procès), qui ne soit dominé par cette présence du soleil; le feu solaire fonctionne ici avec la rigueur même de la Nécessité antique.
Comme dans toute œuvre authentique, l'élément mythique ne cesse de développer ses figures, et ce n'est pas, à proprement parler, le même soleil qui conduit Meursault dans les trois moments de son récit. Le soleil funéraire du début n'est visiblement que la condition d'un engluement de la matière: sueur des visages, amollissement du goudron sur la route torride où va le convoi, tout est ici image d'un milieu poisseux; Meursault ne se décolle pas plus du Soleil que des rites aux-mêmes, et le feu solaire a pour fonction d'éclairer et d'engluer l'absurde de la scène. Sur la plage, autre figure du soleil : celui-là ne liquéfie pas, il durcit, il transforme toute matière en métal, la mer en épée, le sable en acier, le geste en meurtre: le soleil est arme, lame, triangle, mutilation, opposé à la chair molle et sourde de l'homme. Et dans la salle d'assises où Meursault est jugé, voici enfin un soleil sec, un soleil-poussière, le rayon vétuste de l'hypogée.
Ce mixte de soleil et de néant soutient le livre à chaque mot: Meursault n'est pas seulement aux prises avec une idée du monde, mais aussi avec la fatalité – le Soleil- extensive à tout un ordre ancestral de signes, car le Soleil est ici tout : chaleur, assoupissement, fête, tristesse, puissance, folie, cause et éclairement.
C'est d'ailleurs cette ambiguïté entre le Soleil-Chaleur et le Soleil-lucidité, qui fait de L'Etranger une tragédie. Comme dans l’Oedipe à Colone ou le Richard II de Shakespeare, la conduite de Meursault est doublée d'un itinéraire charnel qui nous attache à sa magnifique et fragile existence. Le roman est ainsi fondé, non seulement en philosophie, mais aussi en littérature : dix ans après sa parution, quelque chose dans ce livre continue à chanter, quelque chose continue à nous déchirer, ce qui est bien le double pouvoir de toute beauté.

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Roland Barthes : sémiologue et écrivain français (Cherbourg 1915-Paris 1980).

Grande figure de la sémiologie et du structuralisme français des années 1950 à 1970, attaché aux avant-gardes littéraires de son temps comme aux classiques, Roland Barthes concilia l'approche savante et le plaisir esthétique. Son rayonnement reste considérable sur la critique et les pratiques littéraires contemporaines (biographie de l'Encyclopédie Larousse).

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