Groupement de textes : renaissance de la tragédie au XXè siècle ? (séquence 4)

Publié le par Yann Le Texier

Michel Bouquet, magistral interprète du roi de Ionesco

Groupement de textes en lecture cursive, séquence 4 :

renaissance de la tragédie au XXè siècle ?

Pour les absents du vendredi avant la sortie des vacances, voici ce qu'il faut retenir. A noter tout de même que vous devez bien entendu vous approprier les textes.

* Pourquoi ce groupement de textes en lecture cursive dans cette séquence ?

- La problématique de la séquence indique que le registre tragique parcourt ces derniers siècles et participe au renouvellement du théâtre depuis le XVIIè siècle. Les trois textes de ce groupement s'attardent sur deux phénomènes du milieu du XXè siècle : la réécriture par certains auteurs français, dans les années 1940 notamment, de tragédies antiques (Jean Anouilh, Jean Giraudoux, Jean-Paul Sartre) ; le mouvement du théâtre de l'absurde qui réintègre à sa manière certaines caractéristiques du théâtre tragique.

- Anouilh est aussi l'auteur de l'un des textes étudié en lecture analytique : il le complète donc, renvoie à certains éléments évoqués dans cet autre extrait.

- L'idée est d'évoquer, comme dans toute la séquence, d'une part ce qui perdure de la tragédie au sens plein du terme (celle de l'Antiquité et celle du XVIIè siècle, qui est inscrite dans l'objet d'étude), et d'autre part la continuité du registre tragique dans un certain nombre de pièces théâtrales du XVIIè siècle à nos jours.

* Points communs entre les textes ?

→ Les textes de Anouilh et de Sartre se ressemblent en cela qu'ils sont des réécritures modernes de mythes et tragédies antiques. Anouilh opère une relecture du mythe d'Antigone déjà écrite par Sophocle, auteur grec antique. Sartre reprend le mythe d'Oreste et Electre, que Sophocle et Euripide, auteurs grecs antiques avaient intégré dans leurs tragédies.

Ionesco ne reprend pas de mythe antique, fait œuvre nouvelle.

→ Anouilh et Sartre s'appuient sur l'universalité et l'intemporalité des mythes pour s'adresser au public du XXè siècle, particulièrement durant la 2nde guerre mondiale. Anouilh évoque la liberté individuelle devant le pouvoir qui s'impose, devant des événements que les Français n'ont pas choisi (l'occupation allemande, la collaboration des autorités françaises avec le régime nazi, la déportation massive de populations) : la fatalité s'impose-t-elle à tous ? Est-il possible de résister ? N'est-ce pas une nécessité de résister si l'on veut conserver sa dignité personnelle ? Sartre évoque aussi cet aspect, la passivité d'une partie de la population qui ne tente pas de résister, même par de petites actions. Il critique aussi le poids de la religion catholique dans le régime de Vichy, voire du côté des autorités allemandes.

→ Les trois textes évoquent à leur manière la vie, la mort, le destin de chacun, les relations de pouvoir dans une société. Ils intègrent tous des personnages qui disposent de pouvoirs politiques, comme dans les tragédies.

* Texte d'Anouilh :

- Éléments communs avec le texte étudié en lecture analytique : langage simple voire un peu familier pour évoquer la tragédie et ce mythe antique ; provocations ou originalité aussi dans la manière de présenter l'intrigue, la suite des événements (la tragédie serait source de tranquillité, serait propre, reposante et les personnages seraient innocents) ; mise en abyme (cet extrait évoque, au milieu de la pièce, la tragédie, comme dans un essai, de manière théorique et donc distanciée).

- Qu'en retenir ?

→ Anouilh insiste sur le destin, la fatalité propre à la tragédie. Les images du ressort, de l'huile dans les rouages comparent la tragédie à une mécanique où chaque engrenage est lié à un autre et l'entraîne, où la main de l'homme ne peut intervenir (machine ≠ homme).

→ Anouilh offre un texte provocateur (voir ci-dessus), mais qui se veut révélateur des conséquences de la fatalité tragique sur les personnages et le cours de leur existence : la mort est présente dès le début de la pièce et elle n'est pas une surprise. Elle est l'aboutissement connu du destin des personnages. Le chœur évoque le drame (sous-entendu le drame romantique) en notant que les personnages espèrent en sortir, ce qui ne serait pas le cas de ceux de la tragédie.

→ Le silence avant la tempête rappelle que les tragédies offrent aux spectateurs les derniers instants des personnages, leurs dernières heures. Les pièces démarrent donc juste avant que les événements s'emballent et deviennent incontrôlables.

- En quoi ce texte s'éloigne-t-il de la tragédie antique ou de celle du XVIIè siècle ?

→ Le langage simple ne respecte pas le niveau de langue soutenu longtemps réservé à la tragédie, genre le plus noble du théâtre.

→ Le fait qu'un personnage évoque le genre théâtral de la pièce dans laquelle il est intégré et se permette des commentaires sur la pièce elle-même rompt le 4è mur, la fiction de la pièce. C'est une mise à distance, une mise en abyme, que les pièces antiques ou du XVIIè siècle ne se sont pas permis.

→ Les provocations présentes dans la réplique visent à susciter la réflexion du spectateur, à prendre conscience du fonctionnement de la pièce qu'il regarde, et de toute tragédie. Cela n'est pas conforme à la tragédie. Dans le même temps, Anouilh montre ainsi combien la tragédie peut être un spectacle de tension extrême, où les personnages sont « pris comme un rat », qu'ils crient, et révèlent aux oreilles des spectateurs des vérités profondes.

* Texte de Sartre :

- Qu'en retenir ?

→ La reprise du mythe antique d'Oreste est évidente : personnage d'Oreste, intervention des dieux dans la vie quotidienne des hommes (Jupiter, évocation l. 1 et 2), rappel du roi Agamemnon assassiné (l. 1 & 16-17 notamment).

→ L'extrait se situe au moment de l'arrivée d'Oreste en ville, avec pour projet de venger la mort de son père. Il s'agit de son premier contact avec les habitants, que la vieille représente ici. Il faut retenir aussi que pour les personnages, l'identité réelle de Jupiter n'est pas connue (nous le savons ici parce que nous lisons le texte) : son pouvoir particulier apparaît progressivement dans ses propos et actes : il semble disposer d'une certaine autorité (il empoigne la vieille), et d'un savoir dont les simples mortels ne disposent pas (interrogation de la vieille ligne 28).

- En quoi ce texte respecte-t-il ou s'éloigne-t-il de la tragédie antique ou de celle du XVIIè siècle ?

→ Les éléments du mythe antique, la présence des dieux au milieu des hommes rappellent dans les dialogues la tragédie antique.

→ Le langage utilisé, comme chez Anouilh, semble s'éloigner de celui attendu dans une tragédie : vulgarité de Jupiter lignes 23 et 25 qui évoque une excitation sexuelle devant la mort d'Agamemnon ; manières de Jupiter de désigner et de s'adresser à la vieille (l. 7-8, 29, 35), peu conformes au langage soutenu d'une tragédie et au statut divin du locuteur.

→ La manière d'envisager la religion ne correspond pas vraiment à la religion des Grecs anciens : la fin du texte envisage la question du repentir afin de gagner le pardon du Ciel. La religion catholique envisage la repentance de cette manière. Le texte présente celle-ci de manière ironique. Même le garçon qui n'était pas né au moment du meurtre d'Agamemnon est éduqué dans l'idée d'une culpabilité de naissance. Cela rappelle le fait que la faute originelle d'Adam et Eve au jardin d'éden a été punie par le fait qu'ils soient chassés de ce jardin et que l'ensemble de leurs descendants porteront le poids de cette faute de lèse-majesté envers Dieu. Sartre a expliqué avoir voulu critiquer le fait que l’Église catholique ait notamment expliqué que ce qui arrivait aux populations européennes, et donc françaises, était une punition divine : les hommes s'étaient mal comportés et devaient donc souffrir pour expier leur faute. Sartre renverse ce raisonnement et le ridiculise (à noter que l'enfant est blond, comme un petit Aryen : lui aussi est donc coupable ?). Les dernières paroles de l'extrait soulignent que le repentir religieux est une manière d'imposer un pouvoir sur des populations : à elles de s'en défaire pour recouvrer une forme de liberté.

* Texte de Ionesco :

- Qu'en retenir ?

→ La pièce de Ionesco présente les dernières heures du roi d'un royaume qui semble bien mal en point, comme son souverain : voir la réplique du médecin à partir de la ligne 44. Le sort du souverain et de son royaume semblent donc liés, comme s'il s'agissait d'un même corps.

→ Le roi est ridicule : il veut faire croire qu'il se porte encore bien, mais tout vient souligner que l'annonce de sa mort prochaine est effectivement inévitable. Il a ainsi des difficultés physiques à se mouvoir. Sa couronne et son sceptre, symboles de son pouvoir, tombent, comme un vulgaire chapeau ou une simple canne.

→ Ionesco, comme à son habitude, mêle le comique au tragique, ce qu'exprime bien l'expression « guignol tragique » (l. 26) : face à la déliquescence du royaume, au roi pathétique, il glisse une parodie de roi glorieux. Le garde reprend une phrase historique célèbre qui soulignait la continuité monarchique au-delà des souverains français. Mais celui-ci se relève, n'est pas tout à fait mort, ce qui fait dire à Marguerite « quelle comédie ».

- En quoi ce texte respecte-t-il ou s'éloigne-t-il de la tragédie antique ou de celle du XVIIè siècle ?

→ Ionesco ne reprend pas de mythe antique, ne s'inspire pas de tragédies de prédécesseurs. Par contre, certains éléments correspondent à la tragédie : statut royal du personnage principal, lieu (palais), mort annoncée comme une fatalité, signes annonciateurs comme dans les religions antiques (l. 35). Les spectateurs vont donc bien assister aux derniers instants du roi, le voir lutter contre ce destin, ce qu'il fait dans cet extrait en tentant de se relever.

→ Le langage utilisé semble bien simple par rapport à celui des tragédies (phrases courtes, simples grammaticalement, langage familier comme ligne 40), et le personnage du roi n'a rien de la dignité des souverains de tragédies (voir le ridicule déjà évoqué).

→ Comme Anouilh dans l'extrait d'Antigone étudié en lecture analytique, Ionesco actualise la situation : il est question de « fusées » ligne 48. Les spectateurs peuvent ainsi identifier plus aisément à l'intrigue et aux personnages.

→ L'absurde est développé, peu conforme aux tragédies : le roi qui "meurt" et se redresse sans cesse, les guerres perdues « reperdues », le royaume détruit en l'espace de trois jours, en lien avec l'état de santé du roi.

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