Que retenir du groupement de textes : le personnage romanesque, être vraisemblable ou insaisissable ?

Publié le par Yann Le Texier

Fenêtre à jalousies
Fenêtre à jalousies

Extrait de Jacques le fataliste

* La particularité de ce début de roman est qu'elle met en scène un lecteur qui pose des questions (celles que se pose tout lecteur au début d'un récit), et un narrateur qui répond mais de manière évasive (il répond sans donner de précisions, voire en posant une autre question).

Quelles sont les conséquences sur la construction des personnages ?

- En ce qui concerne les personnages, ce début de roman ne nous apporte que peu d'éléments pour les imaginer, puisque les informations attendues ne sont pas données : lieux où ils se situent, passés des personnages, contenu de leurs paroles.

- De plus, les noms des personnages ne sont pas très précis : le Maître n'est désigné que par sa fonction sociale, et le prénom de Jacques rappelle simplement une origine populaire.

- Il faut noter aussi que Jacques apparaît comme une sorte de double du narrateur puisqu'il est chargé de raconter sa vie dès le début de ce roman. Le Maître est donc une sorte de double du lecteur, qui écoute les histoires. C'est encore un brouillage pour nous lecteurs : les personnages reproduisent dans une mise en abyme la situation du livre que nous avons entre les mains.

* Le fait qu'un lecteur et un narrateur fictifs dialoguent dans ce début de roman (1er paragraphe + à partir de la ligne 30) met en évidence que ceci n'est qu'une fiction. Cela va à l'inverse de ce qu'un romancier tente de mettre en place dès le début d'un récit : il cherche normalement à instaurer une sorte de vérité de son récit pour que le lecteur s'installe dans une histoire qui paraîtra vraisemblable le temps de la lecture : les personnages doivent prendre une sorte de consistance pour que le lecteur les considère comme des reflets de personnes/créatures réelles. Ce n'est pas le cas ici. On pense à Anouilh qui rappelle dès le début de sa pièce que les personnes présentes sont des comédiens qui jouent un rôle.

* Donc, Diderot, tout en créant des personnages, rappelle que tout cela n'est que fiction, est aléatoire, soumis au bon vouloir du narrateur (voir l. 34-39). La vision philosophique de l'existence énoncée par Jacques (la vie suit un cours déjà écrit sur le grand rouleau : nous ne sommes pas libres).

Extrait de Les Fleurs bleues

* Certains personnages sont remis en cause dans leur définition :

- un cheval parle, ce dont s'étonne un postillon que personne ne croit dans un premier temps. Le duc affirme ensuite qu'il parle et même lit, ce qui peut effectivement surprendre les gens présents dans l'auberge peut se comprendre. Les explications du duc qui présente les qualités de son cheval comme si c'était parfaitement naturel sont aussi étonnantes, mais elles visent en fait à déconsidérer le témoin (le postillon) en faisant croire que le duc ironise (cf. l. 30-35). Nous savons ensuite que le cheval parle réellement (l. 34-35 : Sthène est le cheval) : si nous sommes dans un récit qui ressemble à un conte, le fait que le cheval parle est normal. Pourquoi alors les autres personnages s'en étonnent-ils ? Il y a contradiction : récit réaliste ou conte ?

- un postillon est costumé en postillon : l'insistance sur le costume et l'emploi même du mot « costumé » semble détruire la désignation de « postillon » : est-il ou non un vrai postillon ?

* La structure même des chapitres est illogique et peut remettre en cause la crédibilité du récit : le passage du chapitre XIII au chapitre XIV n'est pas logique, car on n'observe aucune rupture. Par contre, à partir de la ligne 41, les personnages de Lalix et Cidrolin, qui vivent à une autre époque, apparaissent sans prévenir. Si le récit semble fantaisiste, les personnages eux-mêmes, dans leur existence, peuvent aussi être ainsi remis en question dans leur existence pour le lecteur. La répétition de certaines phrases, comme si le récit tournait en rond, peut aussi confirmer cette impression (l. 4-5, 12-13, 15-16 & 18).

* A la lecture des propos et actes de Lalix et Cidrolin, le lecteur doit être troublé :

- quand le duc et Pouscaillou vont dormir, les deux autres se réveillent (l. 41).

- Cidrolin veut prendre un verre, comme les deux autres ont aussi bu dans l'auberge.

- Cidrolin évoque le fait d'avoir rêvé (l. 50 & 56-57) : a-t-il rêvé du duc ?

- le film de cape et d'épée évoqué par Cidrolin et Lalix fait penser à la scène dans l'auberge (l. 48-49).

Conclusion possible : le duc et les personnages qui l'entourent n'existent que dans les rêves de Cidrolin. Ils ne sont donc pas réels au premier degré du récit. Mais n'est-ce pas l'inverse ? Cidrolin et Lalix apparaissent quand le duc et son page s'endorment.

Les incohérences propres au rêve sont présentes dans les deux récits : un cheval qui parle et lit (Sthène est le diminutif de Démosthène, philosophe de la Grèce antique) ; le film vu qui prend des formes diverses et incompatibles (film de cape et d'épée ou « ouesterne »?) ; films à l'affiche totalement incongrus car rassemblant des personnages célèbres mais d'époques ou de styles différents (l. 53-54), ce qui rappelle le roman lui-même qui met en relation des personnages de deux époques différentes.

* Donc, Queneau crée des personnages différents, vivant à des époques différentes, qu'il finit par ne pas distinguer (ils agissent en partie de la même manière, ils peuvent être les rêves les uns des autres). Les personnages existent et en même temps semblent détruire leur existence, leur réalité fictive.

Extrait de La Jalousie :

* La narration semble traditionnelle et précise : descriptions extrêmement précises du décor ; éléments précis sur les gestes des personnages ; explications avec retours en arrière pour mieux comprendre le présent des personnages (absence de la femme de Franck, disposition des fauteuils).

* Si le chapeau explicatif de l'extrait évoque « un couple de colons blancs », il n'est question que de Franck et de l'épouse. Où est le mari ?

* Que dire des personnages de cet extrait ?

- le contexte colonial permet de s'imaginer aisément le type d'existence des personnages (climat humide et chaud, serviteurs nombreux, terrasse, « artisan indigène », plantation, criquets).

- malgré tout, si le décor est très détaillé (pourquoi l'est-il autant ?), les personnages ne sont que peu mis en avant : prénoms (Franck, Christiane), voire simple initiale (A...) ; pas d'âge ; pas de description physique. Même leur fonction dans ce pays n'est pas précisément indiquée. Ils n'existent donc pas véritablement par ces éléments qui définissent une personne réelle. Si les descriptions des objets et lieux peuvent rappeler Balzac, Flaubert ou Zola, les personnages ne bénéficient pas du même régime, comme y avaient droit les personnages réalistes.

* Que penser des choix de narration ?

- Le narrateur n'est pas omniscient (« sans doute » l. 18 ; « semble » l. 36) même s'il en sait beaucoup. Est-il un personnage ou un narrateur extérieur ? Il s'agit en fait du mari de A... : il ne sait pas ce qui se dit entre Franck et son épouse car il en est éloigné.

- On finit par comprendre que les précisions sur la place des fauteuils se réfèrent à la position de ceux de A... et Franck, proches, et des autres, plus éloignés. Le mari, conformément au titre de l’œuvre, est jaloux, suppose une relation entre son épouse et Franck. Le dernier fauteuil ne permet pas de bien observer les occupants des deux premiers fauteuils. Certaines expressions affichent des jugements de valeur à propos de A... et Franck, qui montrent les inquiétudes et agacements du mari : celui-ci est « encore là » (l. 1) ; observation sur l'absence de Christiane (l. 2-3) ; « du moins » l. 6 ; « désormais coutumière » l. 9 ; le fait que Franck se sente bien dans les fauteuils de ses voisins (ils s'installe ?) ; obscurité voulue par A... (l. 12-13) ; position de A... et Franck l. 17-18 ; fait que Christiane a disposé les fauteuils et précisions sur les positions de chacun d'entre eux (l. 22-31) ; guillemets critiques l. 28 ; intérêt de A... aux propos de Franck (l. 36).

* Donc Robbe-Grillet propose un personnage-narrateur à la fois absent et très présent : il n'est pas nommé, semble ne pas intervenir dans l'action narrée ; et pourtant, il est celui qui est le plus présent par le fait qu'il est le narrateur, le témoin, et qu'il n'apprécie pas ce qu'il voit. Ce qui trouble est l'absence de ses pensées et sentiments clairement énoncés. Seuls quelques indices de jugement et la précision étonnante sur les fauteuils doit interroger le lecteur.

Extrait de Pour un nouveau roman :

* Se rappeler des caractéristiques du mouvement du Nouveau Roman (années 1950 surtout).

* Le premier paragraphe, sur un ton légèrement sarcastique, fait le point sur l'opinion répandue de ce qui constitue un personnage : un nom, une famille,une profession, des biens. Il mime ainsi l'identité que les êtres humains réels possèdent. En utilisant l'expression de « type humain », Robbe-Grillet reprend Balzac qui, dans un personnage, concentrait une partie de la population française de son époque qu'il souhaitait ainsi représenter (cf. volonté que ses romans soient « l'état-civil » de la France de la 2è moitié du XIXè siècle).

* Le deuxième paragraphe fait le constat de l'échec de cette manière de penser le personnage de roman en se basant sur plusieurs romans du XXè siècle : il n'est plus un type humain.

* Ensuite, Robbe-Grillet évoque le personnage comme un « numéro matricule » (l. 20) : il n'a plus la personnalité qu'avaient les personnages des romans du XIXè siècle. Il est devenu de ce point de vue en partie transparent. L'essayiste fait le lien avec le fait que le monde a changé : d'un monde de conquérants (XIXè), on est passés à un monde de doute sur l'individu : les deux guerres mondiales, la Shoah, la psychanalyse sont passés par là, faisant douter les hommes de la morale, de leur existence même, des raisons de l'homme d'être sur terre, etc. Cet état de fait se reflète dans des personnages dont l'existence romanesque ne repose plus sur leur identité biologique, sociale qui ne signifie plus rien.

* L'annonce de la mort du genre romanesque en dernière ligne n'a finalement pas eu lieu. Le roman s'est renouvelé en ne se basant pas toujours sur le personnage, en mêlant ses caractéristiques à celles d'autres genres littéraires, en interrogeant l'intime ou des questions d'actualité par ses capacités à représenter de manière stylisée ou critique des réalités bien humaines.

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