Que faut-il retenir du groupement de textes : le personnage romanesque, reflet du monde de son créateur ?

Publié le par Yann Le Texier

Que faut-il retenir du groupement de textes :  le personnage romanesque, reflet du monde de son créateur ?

Réflexions générales sur le groupement de textes :

* Le point de départ de ce groupement de textes est une réflexion, au-delà de la simple question des personnages de roman, de la place de la fiction par rapport à la réalité. En quoi un roman est-il ou non un reflet d'une société, d'une époque ? Et qu'est-ce qu'un roman apporte la réflexion sur ce groupe social, sur cette époque ?
Pour réfléchir sur ce sujet, je vous renvoie à l'article qui liste quelques pages de l'internet qui abordent des sujets de dissertation sur les liens entre personnages de roman et personnes réelles, et univers réel :

http://bacfrancaisldd2015.over-blog.com/2016/04/personnage-de-roman-et-realite.html

* Les trois textes proposés appartiennent à des époques différentes et renvoient à des problématiques différentes :
- 2è moitié XIXè siècle, naissance des premiers grands magasins à Paris (ancêtres des supermarchés), et de techniques de vente encore utilisée aujourd'hui.
- fin XXè siècle, à New York, dans le monde des « yuppies », ces employés d'entreprises qui placent sans cesse en Bourse chaque jour des sommes afin de dégager des dividendes très importants. Ils sont très fortement rémunérés et appartiennent à une élite aisée.
- début XXIè siècle (aujourd'hui !), en Méditerranée, des migrants issus notamment de certains pays de la péninsule arabique tentent de rejoindre ce qu'ils considèrent comme leur seule chance de s'en sortir : l'Europe.

* Les trois textes, pour rendre compte de réalités effectives aux trois époques et dans les trois lieux considérés, prennent le biais de l'incarnation de réalités sociales et économiques dans des personnages singuliers. Le lecteur peut donc ainsi mieux comprendre ces réalités :
- qui sont ainsi très concrètes et non décrites et expliquées par des chiffres, des vérités générales.
- que l'on peut imaginer dans un espace précis (un bureau, un bateau, …) et dans une temporalité humaine (la vie au jour le jour des personnages qui ressemblent à de vraies personnes par leurs noms, leur profession, leurs paroles, leur caractère, leur apparence physique, ...).
- en s'identifiant aux personnages, en les suivant au plus près de leurs actes quotidiens, au plus près de leurs pensées et sentiments.

* Extrait de Au Bonheur des dames :
- Zola reprend des techniques réelles utilisées dans les premiers grands magasins parisiens, et insère les termes techniques des directeurs de ces magasins réels (Le Bon Marché, Le Printemps) : « renouvellement continu et rapide du capital » (l. 5) ; « pas besoin d'un gros roulement de fonds » (l. 12) ; l. 13-15 = explications générales + l. 15-19 = exemple sur le magasin de Mouret ; « article de la saison » l. 42 ; « besoin de l'inutile et du joli » l. 44-45 ; « la marque » l. 45 ; « lutte des bas prix » l. 47 ; « concurrence » l. 48 ; « plus léger bénéfice possible » l. 50 ; « tant pour cent » l. 52.
Le vocabulaire technique de Mouret est celui réellement employé dans ce type de commerce : cela crée un effet de réel (le lecteur a l'impression que c'est vrai), mais explique aussi au lecteur, de l'époque et jusqu'à aujourd'hui, comment cela fonctionnait dans ces magasins.
- Les paroles rapportées nombreuses dans cet extrait donnent un effet de réel (les personnages existent puisqu'ils parlent, qu'on les entend en quelque sorte, et ils se définissent, sont caractérisés par ces paroles), mais insèrent aussi les explications théoriques sur le fonctionnement économique du magasin « Au Bonheur des dames » dans un récit concret, plus agréable à lire pour le lecteur qu'un article de journal ou un essai sur le sujet. Il en est ainsi des dialogues entre Mouret et le baron Hartmann : ce dernier est encore sceptique quant au succès possible de l'entreprise de Mouret (l. 21-27). Il représente sans doute nombre d'investisseurs de l'époque (il est banquier) face à cette manière toute nouvelle de faire du commerce. Presque tout l'extrait rapporte les paroles de Mouret, au style direct (l. 11-20, 37-38, 56), au style indirect libre ou narrativisé (l. 4-10 : Mouret parle puisque le narrateur use des verbes de parole « expliquait » l. 4 ou « se disait » l. 9 ; l. 40-55 : Mouret parle puisque le narrateur évoque la « verve provencale » et les « phrases chaudes » du personnage l. 39, emploie le verbe de parole « célébra » l. 45, insère les mots mêmes du personnage : l. 9 « une misère », l. 53-54 la phrase interrogative, l. 42 & 50 les phrases nominales sans verbes conjugués, l'image de cannibalisme, de vampirisme l. 54-55).
- Ce que font les autres personnages, en l’occurrence les femmes qui achètent en même temps que Mouret et Hartmann discutent, est une manière de prouver que Mouret dit vrai, a compris comment il est possible de s'enrichir avec ces grands magasins. Zola interrompt la discussion des deux interlocuteurs (l. 28 à 36) pour montrer des femmes qui « achetaient des dentelles à pleines mains » (l. 35), animées par des « désirs » d'achats provoqués par la profusion de marchandises et le fait que les produits sont moins chers que dans les petits commerces traditionnels. La conclusion est évidente, portée par le personnage de Mouret : « on vend ce qu'on veut », on peut manipuler les clientes pour les amener à acheter ce qu'elles ne souhaitaient pas au départ. Au début de l'extrait, le regard d'Hartmann sur le magasin, guidé par le geste de Mouret (l. 1), invite le lecteur à faire de même, à s'imaginer en train de regarder aussi les clientes par « la porte restée grande ouverte » (l. 2) : le lecteur s'imagine en train d'écouter Mouret et de regarder le magasin, ce qui est très concret.
- L'image finale que Mouret, en directeur du magasin et donc des clientes, renvoie de son magasin et de ses clientes, relève du point de vue personnel : cela ne peut que frapper plus l'esprit du lecteur. « Elle bouleversait le marché, elle transformait Paris, car elle était faite de la chair et du sang de la femme » (l. 54-55). La réaction du baron représente le lecteur : il « parut ébranlé » (l. 58).

Le narrateur de cet extrait ne se prononce pas vraiment sur cette nouveauté des grands magasins, il ne la juge pas. Il montre simplement un directeur passionné, persuadé que cette manière de faire du commerce est l'avenir. Au lecteur de s'en faire une opinion.

Si cela vous intéresse, une exposition de la BNF est consacrée à ce roman de Zola : http://expositions.bnf.fr/zola/

* Extrait de American Psycho :
- De même que chez Zola, l'effet de réel est ici créé par la reprise de noms propres mais de manière beaucoup plus appuyée et répétitive (lieux, objets, marques) connus du lecteur. Zola évoquait Paris, l'alençon, les dentelles, la garniture. Easton Ellis évoque des lieux (Upper East Side, Trump Tower, à New York), une personne réelle (Ivana Trump), des objets (tous les vêtements cités, le Wall Street Journal, le Financial Times, le Sports Illustrated, les objets d'art dans le bureau l. 47-57), l'émission du Patty Winters Show, et bien sûr des marques très présentes (Cross, Canali Milano, Bill Blass, Missoni Uomo, Hugo Boss, Joseph Abboud, Brooks Brothers, Chanel, Barney's, Bloomingdale, Aiwa, etc).
Tout ceci ne pourrait constituer qu'un décor mais, contrairement à certaines descriptions longues et détaillées des récits réalistes (voir chez Balzac par exemple), la surreprésentation des objets définit ici les personnages, notamment le personnage principal qui passe son temps à observer les vêtements de luxe portés par ceux qu'il croise, et à manipuler les objets de son bureau (travaille-t-il ? Il ne semble pas ici puisque ses préoccupations vont vers le récapitulatif des objets de luxe de son bureau, et sur leur emplacement idéal). Cela montre combien il est matérialiste et soucieux de l'apparence à donner aux autres : il faut montrer que l'on est capable de s'acheter des vêtements et œuvres d'art très onéreux.
- Le choix de la narration à la première personne du singulier donne à la fois une réalité au personnage principal, puisqu'il devient ainsi témoin et narrateur de sa propre histoire, comme dans une sorte d'autobiographie, et offre un regard très particulier sur l'univers dans lequel il vit. L'insistance sur les apparences par les marques de vêtements portés notamment par les personnages rencontrés par le narrateur (Dibble dans l’ascenseur, la secrétaire Jean), les prix rappelés entre parenthèses, et les objets vus par lui amènent le lecteur à penser que ces personnages sont extrêmement matérialistes. Le narrateur ressemble aux autres personnages présentés : il s'agit donc pour l'auteur de rendre compte d'un mode de vie commun à ce groupe social qui existe dans les années 1990 à New York.
- La narration à la première personne du singulier comme les dialogues (rappel des dialogues et des paroles rapportées nombreuses chez Zola) donnent donc un effet de réel,de reproduction de la réalité. Ces personnages auraient pu exister. Ils permettent eux aussi de vérifier que les personnages se ressemblent tous dans leurs préoccupations (Dibble parle d'un restaurant l. 3 et le narrateur s'occupe de refuser une invitation à prendre un verre l. 26 ; le narrateur veut un lit bronzant car Van Patten en a un l. 65-66). Le lecteur observe ainsi aussi que les seules pensées des personnages sont uniquement celles des derniers « potins » (l. 2), de l'apparence extérieure, et de la volonté d'être présent dans le dernier restaurant à la mode : pas de pensées profondes ni du narrateur ni des autres personnages.

Si l'auteur a choisi une narration par l'un des personnages, il ne donne donc pas son avis sur ce personnage directement. Il est toutefois évident que cette insistance démesurée pour les objets ne peut qu'amener le lecteur à s'interroger sur le sens de celle-ci, et au final à en être agacé (tout le roman est ainsi !), à trouver que le narrateur est trop obsédé par son apparence, par l'agent et ce qu'il lui permet d'acquérir, sans que la vie de celui-ci ne soit rempli par autre chose que la continuelle envie d'être comme les autres, ou plutôt mieux que les autres dans son apparence physique (cf. le bronzage dans la fin du texte).

* Extrait de Eldorado :
- Si l'extrait est raconté à la 3è personne du singulier, en fait il est mené par la femme qui s'exile qui raconte tout ceci à un capitaine de navire. Celui-ci travaille à sauver des migrants perdus en Méditerranée et à les remettre aux autorités italiennes à leur retour à terre. Ce récit est donc mené directement par le premier témoin des événements rapportés, comme dans l'extrait d'American Psycho. L'aspect oral est donc un point commun des trois extraits : donner la parole aux personnages donne de la réalité aux personnages, à ce qu'ils disent, et permet au narrateur extérieur de se mettre en retrait, de donner l'illusion d'un récit mené en dehors de toute intervention d'un narrateur omniscient.
- Les lieux traversés par les personnages ou surtout rêvés par eux, encore une fois, sont puisés à la réalité terrestre : Beyrouth (l. 1), « un grand port de marchandises » (l. 9), Rome, Paris, Londres (l. 30), l'Europe (l. 35). La description du bateau est aussi réaliste : « taille imposante » (l. 11), « petite passerelle » (l. 22), « sur le pont contre la rambarde » (l. 23), « pont étroit » (l. 25).
- Les personnes aussi, dans leurs origines et leurs fonctions, rappellent la réalité : les « passeurs » (l. 11), l'équipage (l. 20), les Somalis (l. 41), un Irakien (l. 56).
- L'essentiel ici est le compte-rendu des sensations de la femme qui a vécu ce voyage effroyable. Les faits sont présentés de son point de vue (point de vue interne donc), avec ses impressions, sa manière d'avoir perçu les lieux traversés, les personnages rencontrés, les événements qui se sont déroulés :
L'attente du début : pas de souvenir de la durée (l. 5-6)
Le bateau lui semble énorme (l. 10) au premier regard mais ne l'est plus tant que cela quand elle monte dessus (l. 24-25)
Le sérieux apparent de l'équipage (l. 11-12) est contredit par leur abandon du navire en pleine mer (l. 42-43).
Pas de souvenir précis de la première nuit et de la première journée (l. 36-37), mais souvenirs précis ensuite (l. 40, 81).
Sensations de faim (l. 4, 37), de fatigue (l. 4), d'entassement (l. 24, 26-27, 37).
Rêve de l'eldorado, de mieux s'en sortir une fois arrivée (conditionnels à valeur future l. 28-31, 33-35)
Désespoir à la découverte de l'abandon par les passeurs (l. 45, 47-50 avec termes renvoyant aux pensées des personnages et conditionnels à valeur future envisageant la mort).
Termes renvoyant à l'affaiblissement physique (l. 51-55).
Tout ce qui concerne son enfant, ce qu'elle perçoit de son affaiblissement progressif jusqu'à sa mort qu'elle ne peut accepter, et sa douleur de devoir se séparer du cadavre de celui-ci (l. 60-67, 71-82).

Un certain nombre de verbes rendent compte de cet aspect personnalisé de la narration : « elle se dit » (l. 11, 28), « sembla(it) » (l. 6, 10, 61), « aperçut » (l. 17), « rassura » (l. 18), « se serait sentie » (l. 38), « sentait » (l. 64), « n'entendait que cela » (l. 66)
- La narration devient très précise à partir de l'abandon du navire par les passeurs et à partir des premiers morts (à partir de la ligne 41). Elle est menée pour rendre compte des faits sur le bateau mais aussi pour évoquer la manière des migrants de vivre les heures et jours qui passent. Ceci permet au lecteur de s'identifier aux personnages, de vivre en imagination les faits avec eux et de ressentir toute l'horreur de leur situation. Par exemple, on évoque des bagarres (l. 54), le premier mort (l. 56), la décision prise de jeter les morts à la mer (l. 57), l'interrogation sur l'identité du prochain mort (l. 59-60), la solidarité d'une femme avec la femme et son enfant (l. 61-62).
- La narration insiste aussi sur la progression vers la mort, sur la situation de plus en plus catastrophique. Le lecteur peut encore ainsi ressentir dans le déroulement de ce moment tout le désespoir de tous ceux qui, dans la réalité, tentent cette traversée, en 2006 et jusqu'en 2016. Des termes insistent sur cette progressivité : « les visages, d'un coup, se fermèrent » (l. 48-49), « tout était devenu lent et cruel » (l. 51), « les mères n'avaient plus d'eau » (l. 52), « bientôt, ce ne fut plus que silence » (l. 55), « le premier mort fut » (l. 56), « bientôt, ces corps furent de plus en plus nombreux » (l. 58-59), « elle sentait qu'il partait » (l. 64), « les heures passèrent » (l. 68), « la révolution lente et répétée du soleil » (l. 69), « ils avaient essayé de nouveau » (l. 76).

Cet extrait vise donc à la fois à donner des détails, comme un journaliste le ferait, sur la réalité concrète d'une traversée tentée par des migrants en Méditerranée, mais aussi à faire vivre, imaginer, ressentir ce que ces migrants vivent sur ces bateaux de l'exil. On peut encore penser que c'est une manière de dénoncer ces conditions vécues par des êtres humains qui ne souhaitent qu'une chose, mieux vivre : le choix d'une mère et de son bébé permet ainsi de créer du pathétique, de toucher d'autant plus le lecteur ; la longue narration et description des souffrances et des morts sur le bateau ne peut qu'horrifier le lecteur, notamment quand ils sont contraints de jeter les morts, sans sépulture, sans respect pour ceux qui sont décédés, car il faut donner leur chance de survivre aux autres.

Le Printemps, l'un des premiers grands magasins parisiens, ici en 1874

Le Printemps, l'un des premiers grands magasins parisiens, ici en 1874

Patrick Bateman, narrateur et héros du roman, ici incarné par Christian Bale dans l'adaptation cinématographique réalisée en 2000 par Mary Harron

Patrick Bateman, narrateur et héros du roman, ici incarné par Christian Bale dans l'adaptation cinématographique réalisée en 2000 par Mary Harron

Que faut-il retenir du groupement de textes :  le personnage romanesque, reflet du monde de son créateur ?

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