Lecture analytique : "L'Albatros" de Baudelaire

Publié le par Yann Le Texier

Lecture analytique : "L'Albatros" de Baudelaire

Introduction :

Poème extrait de la section « Spleen et Idéal », 2è partie des Fleurs du Mal de Baudelaire. Poème présent dans la 2è édition de 1861. Continuités avec le courant romantique : on retrouve les mêmes thématiques, le mal de vivre, qui chez Baudelaire, s’amplifie et devient le Spleen => refuge de l’artiste dans la poésie du Beau.

Ici, Baudelaire oppose d’une certaine manière l’Idéal au Spleen, met en scène une vision pessimiste de la société, dans laquelle le poète ne trouve pas sa place. Reprise d’une image initiée par les Romantiques mais surtout développée par Baudelaire, puis Verlaine, celle du poète maudit (incompris de ses contemporains, marginal dans la société).

Plan :

I- Du récit poétique à la lecture symbolique ou allégorique

II- L’idéal de Baudelaire : Poésie et Liberté

III- Le Spleen de Baudelaire : le poète et ses contemporains

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I- Du récit poétique à la lecture symbolique ou allégorique

Première lecture de « l’Albatros » : se lit comme une petite histoire au décor maritime. Un navire et ses hommes d’équipage traversent les océans : pour passer le temps, ils s’amusent avec des albatros.

1. une narration

On est bien face à un type de texte poétique. Mais dans les 3 premiers quatrains : traces d’un schéma narratif, propre aux types de textes narratifs.

a. la situation spatio-temporelle

- énonciation propre au récit : situation spatiale établie (« le navire », « sur les planches » = Complément Circonstanciel de lieu, « l’azur ») : 2 espaces = ciel / navire

- champ lexical maritime : « hommes d’équipage », « albatros », « oiseaux des mers », « navire », « avirons », éventuellement le « brûle-gueule » (mot familier, qui rappelle le cliché de la pipe du marin) ou « la tempête », élément redouté des marins.

- Noter aussi les termes se rapportant au déplacement, au voyage, aspect essentiel des navires (moyens de transport) : « compagnons de voyage », « glissant », « voyageur ». Il est aussi question « des mers », élargissant ainsi l’espace à la planète entière, à tous les océans : pas de précision géographique.

- établissement du cadre temporel : « Souvent » → aspect itératif (répétition, habitude). Début du poème par un adverbe de temps qui marque la répétition, l’habitude, mais peut-être aussi la lassitude (cf. mise en valeur de cet adverbe temporel).

Ä Le poème se présente donc à la 1ère lecture comme la narration d'une scène de la vie en mer. (rappel : Baudelaire a voyagé dans les îles : Ile Maurice).

b. l’énonciation

- Narrateur au point de vue apparemment extérieur dans les 2 premiers quatrains : pas d’implication directe de l’émetteur. Mais termes toutefois légèrement appréciatifs : « indolents » (sans passion, que rien n’atteint, nonchalant, sans vivacité), « rois », « piteusement ».

- Dans le 3ème quatrain : discours avec présence d’un style direct (présence de « ce » : démonstratif déictique, propre à une situation de communication orale = on nous montre quelque chose à voir) + exclamation x3 => caractère insistant. Type exclamatif propre au discours oral, au registre oratoire. Jugements de valeur désormais évidents : formules exclamatives grâce à la conjonction « comme » ou sous forme de subordonnées introduites par « que » ; termes mélioratifs (« beau » accentué par l’adverbe « si » ; éventuellement « ailé » : connotation positive de l’espace aérien) & surtout péjoratifs (« gauche », « veule », « comique », « laid », « infirme »).

c. présentation assez précise du héros : l’albatros

- Le titre désigne au singulier un de ces oiseaux en particulier, ou se présente comme une désignation collective de l’espèce (comme dans un dictionnaire).

- v. 2-3 : apparition, mais au pluriel cette fois, de ces oiseaux. Le groupe nominal du 2è hémistiche, entre virgules, vient préciser le terme « albatros » qui les a simplement nommés. Cette présentation en début de poème est doublée par un autre groupe nominal au vers 3 qui vise à introduire le bateau et donc les hommes.

- v. 6 : désignation très positive.

- v. 7-8 : « leurs grandes ailes blanches comme des avirons » : valeur descriptive d’une partie de l’animal.

d. un rythme narratif vivant

- Poésie composée en alexandrins, avec de nombreux groupes rythmiques dans chaque vers

- Exemple avec le vers 1 qui se décompose, grâce à la ponctuation, en gradation 2/4/6 => 2 césures. Rythme plus propre à la prose : haché et vivant.

- Noter le manque de respect systématique de la césure à l’hémistiche.

2. La symbolique de l’oiseau

a. Du récit au symbole

- Au v.13, apparition d’une analogie : comparaison explicite avec l’outil de comparaison « semblable à ». Invitation à réinterpréter la scène évoquée dans les 3 premiers quatrains. Cette analogie opère le passage de l'anecdote à l'allégorie et invite à voir une nouvelle signification morale et philosophique.

b. La personnification de l’albatros

- « prince des nuées » et « rois de l’azur » : l’albatros est personnifié par une figure de style, la périphrase noble : albatros assimilés à des souverains (donc humains). But : idéaliser l’image du poète. Noter aussi la polysémie de « compagnons », plus la rime avec « hommes d’équipage », qui les rapprochent. Il est également assimilé indirectement à un humain aux vers 11-12 : le brûle-gueule donc la pipe se met dans la bouche et on évoque le bec de l’oiseau ; le fait qu’un marin le mime les rapproche (le marin devient l’oiseau quelques instants) et il est désigné comme « infirme », mot d’abord réservé aux humains (surtout quand il s’agit d’un nom comme ici).

- caractérisation par des sentiments humains : « indolent », « maladroit », « honteux » : participe à la personnification de l’animal comme symbole du poète.

b. Les réseaux symboliques

- lecture de la poésie sous un nouvel angle, à travers tout un réseau de symboles. Poésie symboliste :

  • Albatros : symbole du poète
  • Équipage : symbole de la société
  • Navire : symbole de la terre
  • Gouffre : symbole de la mort

Transition : Relecture avec un nouvel œil => fouille plus complète de l’étude avec ce nouveau point de vue : voir ce que chaque symbole fait passer comme message.

II- L’Idéal de Baudelaire : Poésie et Liberté

L’oiseau et le poète ont en commun la plume, l’outil de liberté. La plume de l’albatros l’aide à voler, celle du poète lui permet d’écrire : pour tous les deux, c’est le seul moyen d’être libre, de vivre un idéal.

1. la poésie aérienne

a. un univers infini

- « vastes » v. 2 : adjectif qui caractérise l’animal et le poète par une connotation d’ampleur = capacité d’expansion (pour le poète, expansion = figure de l’hyperbole, adjectifs qualificatifs), qui prend la place qu’il lui faut, dans son univers idéal : le ciel, c’est l’espace de liberté, comme la feuille. Le poète englobe dans ses mots l’univers tout entier. Noter la comparaison avec « avirons » qui exprime aussi l’ampleur des ailes de cet oiseau, comme la métaphore des « ailes de géant ».

- « oiseaux des mers » v. 2 : périphrase. Pluriel « des mers » : universalité par le pluriel => Pouvoir sur le monde.

Dans la symbolique traditionnelle, l’oiseau représente les états spirituels et supérieurs de l’être : il est celui qui détient la connaissance spirituelle.

b. la supériorité du poète

- l’univers aérien est longuement évoqué dans le poème, de manière directe ou indirecte : « oiseaux », « l’azur », « ailé », « volait », « nuées ». Noter aussi tout ce qui se rapporte au voyage : capacité de l’oiseau et donc du Poète à se déplacer dans les mots, les idées, l’imaginaire.

- Supériorité physique (oiseau = au-dessus). Le poète est donc témoin de la société, il dénonce les travers humains. Il en est séparé : voir les oppositions fréquentes dans le poème entre l’espace au sol et habité par les hommes et celui naturel de l’oiseau : v.1-2 en fins de vers ; mise en parallèle « les hommes d’équipage » / « vastes oiseaux des mers » ; « oiseaux des mers » et « gouffres amers » riment ensemble (aérien / sous-sol) ; « les planches » / « rois de l’azur » dans vers successifs (v. 5-6) ; 2 parties du vers 12 (marin / albatros).

- v. 14 = un oiseau qui maîtrise à la fois son évolution dans les éléments naturels même hostiles, mais aussi qui sait éviter les hommes = puissance de l’albatros et donc du poète. « se rit », « hante » : supériorité du poète dans son domaine.

2. Un art poétique

a. noblesse du poète, pureté de la forme

- 4 quatrains + vers en alexandrins => ampleur et noblesse du rythme : pureté dans la forme

- Poète avec majuscule : idéalisation du monde des poètes, noblesse du monde de l’esprit

- périphrases nobles : appartenance à un autre univers, celui de la noblesse d’âme (« roi », « prince »), celui d’un univers de couleur et d’abstrait (« nuées », « azur »).

- « prince des nuées » : allusion à l’expression prince des poètes, distinction attribuée au poètes courtisans au XVIème siècle (ex : Ronsard). Baudelaire s’inscrit donc dans la lignée des grands poètes.

b. La liberté poétique de Baudelaire

- « ses ailes de géant » : anacoluthe (figure de style créant une rupture grammaticale avec le vers précédent).

=> effet de surprise // liberté du poète de pouvoir exprimer les mots sans se plier aux exigences syntaxiques, donc aux exigences sociales

- non respect des césures à l’hémistiche

- usage d’un mot familier

- oralité de cette poésie (ex. les exclamatives de la strophe 3).

Transition : cependant, malgré cet idéal poétique, le poète ne peut s’épanouir complètement : la société lui pèse, elle cherche à l’empêcher de s’exprimer, par sa dureté et sa trivialité. Le poème finit sur une touche pessimiste (on l’empêche de marcher) : Baudelaire n’échappe pas au spleen qu’il cherchait pourtant à fuir avec la poésie.

III- Le Spleen de Baudelaire : le poète et ses contemporains

L’albatros est victime de la trivialité du monde et de la société. Le registre réaliste présent dans la poésie nous invite à lire ici l’expression du spleen du poète, mal dans la vie.

1. Réalisme et réalité

a. une civilisation hostile

- adjectifs et adverbes volontairement péjoratifs à partir du moment où le poète met un pied dans la société et tout ce qu’elle a de plus vulgaire et trivial, c'est-à-dire la vie quotidienne.

- rime alternée « planche » / « blanche » : exprime bien l’opposition entre les deux mondes, celui de la poésie, et celui de la réalité. « les planches » : terme trivial, construction humaine, symbole de la civilisation, qui s’oppose au ciel.

- « comique et laid » : ce qui n’appartient pas au domaine de la poésie noble et pure. Allitération en /k/ => tonalité coupante, blessante (caractère trivial et hostile de la société).

L’albatros n’est plus dans son environnement, il perd ses qualités, sa grâce.

b. capture et emprisonnement

- rejet => « prennent » en début de vers : connotation de capture, d’emprisonnement.

- structure grammaticale : « hommes » sujets, donc qui détiennent le pouvoir, bourreaux / « albatros » compléments d’objet, donc victimes.

c. un mal universel

- « pour s’amuser » : Complément Circonstanciel de but, antéposé + encadré par les virgules (apposition) : plusieurs procédés grammaticaux qui cherchent à mettre en évidence la cruauté des hommes, gratuite.

- « les hommes » : aspect généralisant de l’être humain (tous les hommes) : pas un seul ne sort du lot => universalité dans la cruauté humaine.

- présent de vérité générale dans le poème : caractère atemporel : universalité de la chose

2. Fatalisme et regrets

a. un idéal impossible à atteindre

- « Naguère » + imparfait « qui volait » : rupture avec un temps prospère et insouciant, celui de l’écriture.

- opposition : ciel (lieu d’écriture et d’inspiration, idéal) ≠ terre (lieu de réalité, spleen)

- « laissent » placé en début de vers (enjambement) => abandon du poète, victoire impossible contre la société (fatalisme ?).

- « de voyage » : voyage vers quoi ? vers la mort. Fatalisme de la condition humaine.

c. un voyage vers la mort

- « le navire » = symbole de la société, de la terre, de la vie quotidienne.

- « glissant » = allitération en /s/ + participe présent => sensation de lenteur, symbole de la vie terrestre où l’on s’ennuie (+ « souvent » : aspect itératif : monde de répétition, et d’ennui).

- « sur des gouffres amers » : allitération en /R/ : connote une dureté, la chute : termes péjoratifs propres au spleen. Marche lente vers la mort, rappelle le fleuve qui mène à l’enfer (le Styx).

3. le poète marginal et exclu

a. la nonchalance de l’oiseau et du poète

- « Indolent » : terme polysémique, issu de dolor = souffrance. Qui ne souffre pas / qui ne fait pas souffrir / qui n’est touché de rien (insensible)/ nonchalant, paresseux

Ici : lecture réaliste : « touché de rien », nonchalant.

Ou : lecture symbolique : poète qui ne travaille pas avec la sueur de son front => insupportable pour la société humaine qui du coup se déchaîne contre le poète ?

- Société où le rêve est interdit, considéré comme une perte de temps => poète = figure de la marginalité.

b. l’impossibilité d’être libre et pur

- « Grandes ailes blanches » : instrument de l’oiseau pour se mouvoir, pour aller vers autre chose. Par analogie, les ailes représentent aussi l’inspiration ou les mots du poète qui lui permettent de s’exprimer (donc d’aller vers autre chose). Ici bas, les ailes n’ont plus de fonction

- « comme des avirons » : comparaison. Instrument qui permet d’avancer. Sans cet instrument, stagnation dans l’eau. Qui dit stagnation dit croupissement, donc mort

- « traîner » : implique une salissure du blanc, de la pureté. Confrontation de la poésie au monde social. Salissure de la poésie par la corruption humaine.

- Poésie qui ne peut plus s’exprimer. Problématique essentielle du poète romantique : comment trouver l’inspiration dans un monde trivial et prosaïque, dans la réalité quotidienne ?

c. la destruction de la création poétique

- « gauche et veule » : poète qui se débat dans la société. Inadaptation au monde, intégration impossible.

- « Bec » = pour s’exprimer. Outil de la parole et de l’expression. Société qui cloue le bec au poète, qui l’empêche de s’exprimer.

- La société tue l’inspiration : « brûle-gueule », terme trivial (= petite pipe, soit quelque chose qui fume, qui chauffe, qui brûle, qui empêche de respirer, et qui pue). Nombreuses connotations péjoratives.

Conclusion : Poésie qui se lit plusieurs fois, avec de nouveaux sens qui apparaissent au fil du décryptage des symboles : première lecture racontant une petite scène de vie en mer, seconde lecture symbolique qui nous amène à percevoir l’amour de Baudelaire pour son art, car c’est la poésie qui lui permet de se libérer de la pesanteur terrestre (comme l’oiseau), de l’ennui de la vie quotidienne, de la corruption du monde social. Cependant, la poésie ne suffit pas à fuir le spleen, comme le dernier vers du poème nous le fait entendre (pessimisme final).

Ouverture : Poème qui suit « l’Albatros » = « Élévation » : on retrouve cette thématique aérienne, cette recherche désespérée de Baudelaire pour échapper au mal de vivre :

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins

Qui changent de leur poids l’existence brumeuse.

L'albatros, prince des nuées

L'albatros, prince des nuées

Au XIXè siècle s'impose l'image du poète maudit, incompris de la société : Baudelaire, Verlaine, RimbaudAu XIXè siècle s'impose l'image du poète maudit, incompris de la société : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud
Au XIXè siècle s'impose l'image du poète maudit, incompris de la société : Baudelaire, Verlaine, RimbaudAu XIXè siècle s'impose l'image du poète maudit, incompris de la société : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud

Au XIXè siècle s'impose l'image du poète maudit, incompris de la société : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud

Un petit bonus parce que je trouve qu'il illustre bien l'image du poète maudit : "Le Désespéré" de Courbet (1844-45)

Un petit bonus parce que je trouve qu'il illustre bien l'image du poète maudit : "Le Désespéré" de Courbet (1844-45)

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