Lecture analytique : le poème de Ronsard

Publié le par Yann Le Texier

La jeune fille et la mort, Hans Baldung Grien, 1517
La jeune fille et la mort, Hans Baldung Grien, 1517

Introduction :

Si la poésie lyrique peut permettre l’expression du sentiment amoureux ou la description de la passion, elle peut aussi être le lieu d’un discours de la séduction.

Présentation et situation du texte : Pierre de Ronsard, poète de la Pléiade, s’efforce dans le sonnet XLIII du recueil Sonnets pour Hélène, publié en 1578, de persuader sa Belle, Hélène de Surgères, de répondre à ses avances et de lui offrir ses grâces. Il renouvelle pour ce faire le topos du carpe diem horatien.

Problématique :

Comment ce sonnet conjugue-t-il discours de séduction et de persuasion et éloge du poète et de la poésie ?

I – Un poème d’amour :

La situation d’énonciation particulière nous autorise à parler de discours.

1. une situation de dialogue

- présence des marques de la 1ère personne : v3 « mes vers »/ v12 « mon amour » v9 « je serai » v10 « je prendrai mon repos », v13 « si m’en croyez ».

- Mais aussi de la 2nde personne, dès le 2nd mot du poème : « Vous » : v1 « Quand vous serez bien vieille » / v 8 « votre nom », v 12 « votre fier dédain »

Le lecteur assiste donc à une sorte de conversation amoureuse, un discours galant du poète à sa belle, Hélène de Surgères, qui reste manifestement indifférente à ses avances et à ses sentiments. Il s’agit souvent d’une convention poétique.

Cette situation de dialogue se trouve dynamisée par la dramatisation de cette mise en scène : particulièrement au vers 4 lorsque le poète feint de donner la parole à Hélène en recourant au style direct pour rapporter ses paroles.

2. un discours amoureux

- Comme souvent dans la poésie lyrique, deux interlocuteurs sont présents, et le poète s'adresse directement à la femme aimée (dans le cas comme ici d'un poème d'amour) : alternance des 1ère et 2è personnes, parfois mis en parallèle (« mon nom » / « votre nom » v. 8-9), parfois mis côte à côte (« Direz » / mes vers » / « vous » / « Ronsard » / « me » v3-4), comme pour laisser imaginer une proximité entre les deux personnes : le poète se projette dans un relation entre eux deux, manière de concrétiser ce lien qu'il appelle de ses vœux.

- Le poète flatte (parfois!) la femme à laquelle il s'adresse : « me célébrait » (v. 4) ; évocation (indirecte) de sa beauté présente (« belle » v. 4) ; « mon amour » (v. 12)

- On retrouve ici le motif de la belle indifférente signifié par l’expression « votre fier dédain » au v 12. Ce motif est un topos : un lieu commun (de la poésie amoureuse).

II- Un discours persuasif original

1. la structure du poème / stratégie originale de Ronsard

La structure du poème est au service de la persuasion parce qu’elle répond à une stratégie qui opère en deux temps :

- dans les deux quatrains et le 1er tercet le poète évoque un futur sombre (anticipation, prolepse), celui de la vieillesse à venir, pour l’inquiéter et ménager ainsi son attention. Présence très nombreuse des verbes au futur simple de l'indicatif.

Les 2 quatrains constituent une unité thématique soulignée par la présence répétée du son [an] et la répétition de verbes au participe présent. Le terme « Lors » à l’entame du 2nd quatrain assure aussi le lien entre les deux quatrains. Le tercet rappelle l'image de la vieille au coin du feu du 1er quatrain.

- dans le 2nd tercet (vers 13 & 14 seulement) il l’invite à profiter de la vie en lui accordant ses faveurs, espérant que le premier mouvement du poème, du discours aura fait céder ses résistances.

Le sonnet est construit autour d’un effet de chute v. 13 et 14 : retournement soudain du thème ou de la situation (cf. ce que l'on appelle la « pointe » dans un sonnet).

- opposition à ce qui précède par : phrases injonctives et verbes à l’impératif (ordre/ défense) : v.13 et 14 : « Vivez » « n’attendez » et « cueillez ». Noter que le dernier tercet rassemble (v. 12) le futur où elle regrettera son passé (= son présent d'interlocutrice) et le présent (comme 2 présents différents!) : choc d'autant plus fort.

- Temps présent ≠ futurs de l'indicatif précédents : l'effet de chute est traduit aussi par l’opposition entre l’avenir « quand vous serez bien vieille » au v1 qui trouve un écho au v 13 dans l’adverbe « demain » et la locution adverbiale « dès aujourd’hui » au v. 14.

- Autre opposition : après la mort et la vieillesse vient l’évocation de la vie ainsi que le souligne le recours à « vivez/ vie » : répétition dans la même phrase de mots de la même famille.

- Par les verbes au futur (v 1 « Quand vous serez », v 5 « vous n’aurez », v 9 « je serai sous la terre » et v 11 « vous serez au foyer »), il s’agit pour lui d’amener Hélène à se projeter dans la vieillesse (champ lexical : v1 « bien vieille », v4 « du temps que », v11 « une vieille accroupie »). But : horrifier Hélène sur son destin futur. La vieillesse est le temps où la beauté est fanée : temps de l’usure (« assise »), de l’amoindrissement (accroupie »), le flétrissement (« j'étais belle » : imparfait de l'indicatif, temps passé).

2. le motif du carpe diem

- Ce motif est mis au service de l’entreprise de séduction amoureuse. La chute du poème dramatise le motif du carpe diem dans la métaphore finale « Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie »

- Le motif du carpe diem : c’est une locution latine extraite d’un poème d’Horace (auteur latin du 1er siècle avt JC) : « Carpe diem quam minimum credula postéro » : cueille le jour présent et sois le moins confiant possible en l’avenir. Cette phrase intervient alors que le poète cherche à persuader Leuconoé de profiter du moment présent. On retrouvait cette citation sur de nombreux cadrans solaires.

- En poésie cette citation est devenue une maxime : formule argumentative très courte. Le motif du carpe diem est souvent associé à la fleur et plus particulièrement à la rose qui se fane si vite qu’il faut la cueillir dès sa floraison. La rose symbolise également souvent la beauté féminine. On peut donc parler pour ce vers 14 de métaphore canonique, de topos de la brièveté de l’existence humaine dans la poésie du XVIès.

Ronsard joue sur l'alliance de deux images, la rose (beauté féminine, mais fragile, éphémère) et le cape diem (profiter de l'instant présent).

- l’adjectif « belle », mis en relief en fin de vers rencontre à la rime le mot « chandelle » : tout comme la chandelle s’amenuise, diminue avec le temps, la beauté se fane et s’éteint. Les verbes sont d’ailleurs à l’imparfait, un temps qui inscrit cette beauté dans l’ordre du révolu (« célébrait », « vieille » v. 4).

3. Une mise en scène

Présentation d’un tableau, d’une scène de genre dramatisée :

- le 1er quatrain dresse un décor : « au soir à la chandelle » v 1 + « assise auprès du feu » v2 qui trouve un écho au v 11 « vous serez au foyer ».

Ce cadre est en apparence paisible, activités correspondant à l’âge. On a le sentiment d’une intimité domestique sereine.

- Ce tableau est presque vivant : verbes d’action au participe présent comme « dévidant et filant » qui actualisent les gestes + recours aux paroles rapportées au discours direct v 4

- Mais ce tableau est nuancé, et l’on peut entrevoir une intimité aux connotations négatives. L’éclairage de la chandelle et de la lueur des flammes fait en effet de cette vision un tableau en clair-obscur qui suggère une fausse tranquillité. Il s’agit de montrer à Hélène la mélancolie qu’elle pourra alors ressentir, confrontée à ses regrets. Le moment choisi, « le soir », comporte également une dimension symbolique dans la mesure où il peut évoquer le soir de la vie, l’imminence de la mort. On peut noter d’ailleurs que les activités évoquées par les participes « dévidant et filant » constituent une allusion au mythe des Parques, les 3 sœurs (divinités) qui président symboliquement au déroulement de la vie humaine : l’une file, l’autre tisse et la troisième coupe (goût de la Pléiade pour l’Antiquité et la mythologie).

C’est aussi le temps de l’ennui et de la mélancolie :

- la régularité des coupes v 2 et 3, renchérie par l’allitération en [an] dans les quatrains suggère la monotonie de cette existence qui contraste avec la vie de cour que connaît Hélène.

- Son chant, mentionné au v 3, est lui-même empreint de mélancolie ; il est tourné vers le passé ainsi que l’indique la proposition « du temps que j’étais belle ».

Il s’agit donc pour le poète de sensibiliser Hélène et de l’inviter à profiter de ses avances tant qu’il est encore temps, afin de ne pas nourrir de regrets (regrets mis en évidence en tête de vers 12).

4. le poète met l’accent sur la déchéance de la femme (et pas sur la sienne)

- le mot « vieille » est mis en relief par la coupe à l’hémistiche (6è syllabe, moitié de vers) au v 1. Il est par ailleurs accentué par l’adverbe intensif « bien ». On retrouve le terme employé comme nom au v 11 « une vieille accroupie », groupe nominal par lequel le poète accuse le trait (le grossit) : on constate un effet de crescendo par rapport au v1, le substantif étant plus péjoratif que l’adjectif, et l’image plus crue. Le nom réduit la femme toute entière à cette déchéance. Ceci s’intègre dans un processus de démoralisation d’Hélène.

La vieillesse flirte avec la mort : celle du poète y est évoquée, mais celle d’Hélène est implicitement présentée comme imminente : il évoque sa propre mort dans le même tercet et l'accroupissement la rapproche du sol (cf. « sous la terre » v9).

- Le poète envisage sa mort mais il l’évoque sur le mode de l’euphémisme : figure d’atténuation qui consiste à adoucir la crudité ou la brutalité d’une idée ou d’un fait.

Ex : champ lexical de la mort : v9 « je serai sous la terre » / « fantôme sans os »/ « je prendrai mon repos », « par les ombres myrteux » : renvoient aux Enfers de la mythologie grecque. Cette allusion évoque un lieu ombragé, agréable (la myrte : plante méditerranéenne symbole de la déesse de l’amour Vénus). La déchéance physique est occultée pour lui-même : cruauté encore plus forte de la déchéance d'Hélène.

III – L’éloge du poète et de la poésie :

1. Orgueil et éloge du poète :

- on rencontre le champ lexical de la poésie : v3 « chantant mes vers » / v 4 « Ronsard me célébrait », v7 « Ronsard » (quand il écrit ce poème, il est déjà connu comme poète).

On perçoit donc l’omniprésence du poète tout au long des quatrains : v3 et 4 puis 7 et v 8 (« Bénissant votre nom ») : ces vers évoquent ses propres poèmes, ses créations poétiques.

- son nom d’auteur est mentionné à deux reprises et placé chaque fois à des positions stratégiques du vers : v 4 à l’entame du vers / v 7 à l’hémistiche.

- Il semble presque parler de lui à la 3ème pers : le nom de Ronsard ici désigne davantage l’homme de lettres que le simple individu. Il imagine ainsi son nom passé à la postérité après sa mort.

- L’expression « au bruit de Ronsard » relève de l’éloge ; il est ici question de son renom, de sa réputation.

- De même le gérondif « en s’émerveillant » v 3 traduit l’admiration pour ses vers qu’il prête à Hélène (pointe d’orgueil).

On peut parler d’autocélébration du poète, qui oppose au « fier dédain » de la belle, son orgueil de poète.

Ces vers témoigne de l’idée chère aux poètes de la Pléiade selon laquelle la poésie assure au poète l’immortalité : la poésie lui permet de survivre après sa mort. La mémoire des lecteurs le fait vivre. Autre opposition entre Hélène qui mourra et Ronsard qui survivra grâce à ses vers.

2. L’éloge de la poésie :

Ronsard peut accorder l'immortalité à Hélène en écrivant sur elle. Il va assurer le renom de la belle, va immortaliser le nom d’Hélène, car tel est le pouvoir de la poésie de traverser les siècles :

- « Ronsard me célébrait » : le verbe célébrer signifie ici rendre hommage, honorer, mais aussi rendre célèbre. Le verbe trouve un écho dans l’expression « bénissant votre nom » au v8. L’expression « louange éternelle » témoigne aussi de ce pouvoir de la poésie d’immortaliser ce dont elle parle. Ce pouvoir est aussi souligné par sa capacité à réveiller la vieille servante (rime entre « sommeillant » et « réveillant » v.6-7)

C’est donc une autre raison, suffisante d’après le poète, pour qu’elle s’intéresse à lui.

Conclusion :

- Ce sonnet, qui se présente comme un discours amoureux fictif, repose sur une stratégie de la séduction dans laquelle l’éloge du poète et de la poésie occupe une fonction argumentative certaine. Aimée du poète, la belle indifférente, a vu en effet son nom passer à la postérité, tout comme la Laure de Pétrarque (dans le Canzonière).

- La stratégie est originale et cruelle, le poète anticipant le futur de la belle : il veut la séduire non pas par des éloges mais par la peur de son avenir (vieille femme). Le jeu des temporalités est complexe mais efficace.

- Le poète propose ainsi un poème fort, car il use aussi d'images visuelles concrètes, et projette tout lecteur dans le futur des deux protagonistes.

Autre proposition de commentaire ici :

http://commentairecompose.fr/sonnet-pour-helene/

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