Qu'est-ce qu'un écrivain engagé ?

Publié le par Yann Le Texier

Le célèbre article de Zola défendant le capitaine Dreyfus

Définition sommaire :

Il s'agit des écrivains qui prennent position, témoignent, dénoncent, faisant de la plume une arme et de leur talent un instrument au service d'une cause.

Selon le dictionnaire le Petit Robert : « Acte ou attitude de l’intellectuel, de l’artiste qui, prenant conscience de son appartenance à la société et au monde de son temps, renonce à une position de simple spectateur et met sa pensée ou son art au service d’une cause ».

Être engagé pour un écrivain signifie qu’il définit sa position sur un sujet et la défend. Il se positionne par rapport à un contexte politique, religieux ou social. Il peut se donner comme rôle de guider ses lecteurs vers un engagement similaire au sien, vers le bonheur (rôle de prophète).

Pour l'écrivain, l'action (s’engager = agir) consiste à écrire en transformant, selon Sartre, « sa plume en épée ».

Les circonstances :

* Circonstances religieuses :

La violence des guerres de religion de la Renaissance (XVIè siècle) a poussé certains écrivains à prendre position pour ou contre les parties en présence. C'est le cas de Ronsard du côté catholique, et de d’Aubigné du côté protestant, qui s'élève contre les massacres et contre les déchirements (Les Tragiques). Aujourd’hui Michel Houellebecq (roman Soumission) ou Boualem Sansal (roman 2084) participent aux débats sur les violences islamistes dans le monde actuel, en proposant des récits d’anticipation où des sociétés sont soumises à des dictatures.

* Circonstances politiques :

La révolution, les guerres, les régimes politiques oppressifs déclenchent aussi bien les protestations que les appels à la résistance. Les Philosophes des Lumières luttent au XVIIIè siècle contre les excès du pouvoir monarchique. Dans Les Châtiments, Hugo s'en prend avec vigueur à Napoléon III et donne une présentation très négative du régime impérial, dénonçant entre autres la violence de l’Empire contre le peuple français. La Seconde guerre mondiale a vu l'installation de l'ordre nazi en Europe et a provoqué la résistance de certains écrivains tels Desnos ou Eluard.

* Circonstances sociales et idéologiques :

Au XIXè siècle, Victor Hugo dénonce tour à tour le travail des enfants dans certains ateliers de son époque (« Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? » in « Melancholia »), la justice qui ne fonctionne pas de manière équitable selon le rang social de l’accusé ou la société qui condamne certaines catégories à la misère (voir les personnages de Valjean et Fantine dans Les Misérables). Le combat de Zola en faveur du capitaine Dreyfus (article « J’accuse ») s'inscrit dans la lutte contre l’antisémitisme, très répandu alors dans la société française. Au XXè siècle, les prises de position contre le colonialisme (David Diop, Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas), contre l’apartheid (André Brink, Nadine Gordimer), contre les camps soviétiques (Alexandre Soljenitsyne), jouent un rôle de dénonciation d’idéologies et de régimes politiques qui ne respectent pas certaines populations.

Les « armes » de l’écrivain engagé :

L'écrivain s'engage par son écriture en adaptant les genres et les styles au sujet dénoncé ou défendu, au contexte dans lequel il écrit.

* La poésie :

Le poète engagé va utiliser toutes les potentialités habituelles du texte poétique (forme versifiée, longueur des vers, sonorités, rythme, figures stylistiques, polysémie des mots, …) pour les mettre au service de la défense d’une cause ou de la dénonciation d’une situation.

- Le poète engagé peut jouer sur la brièveté d'un poème (« Le Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud) afin de frapper le lecteur, ou sur sa longueur (Les Tragiques d’Aubigné ou le poème « Liberté » d’Eluard) afin de développer un argumentaire, des explications, et d’installer une atmosphère pour entraîner le lecteur.

- Il peut également jouer sur le rythme : l'alexandrin assène des formules frappantes (dans Les Châtiments d’Hugo) ; les vers parfois très courts frappent, mettant en valeur des termes forts (dans « La plus drôle des créatures » d’Hikmet).

- La poésie utilise également des figures expressives : l'anaphore (« Afrique » de Diop, « Liberté » d’Eluard), les répétitions, les antithèses (« Ce cœur qui haïssait la guerre » de Desnos), les parallélismes, les métaphores, les comparaisons (D’Aubigné compare la France à une mère déchirée, Hugo présente l’échafaud comme un monstre sanguinaire sorti de la nuit, Césaire imagine les esclaves en révolte comme un vers qui ronge le navire négrier qui les transporte).

* Les textes narratifs (argumentation indirecte) :

Les textes narratifs mettent en scène des situations qui font réagir et font réfléchir (Voyage au bout de la nuit, Céline ; les contes philosophiques de Voltaire ; les récits de science-fiction). Que les récits soient réalistes, ancrés dans une réalité géographique et historique réelle et connue, ou qu’ils imaginent des lieux et des époques éloignés de la réalité terrestre (car basés dans le futur/dans un passé indéfini, ou dans un lieu imaginaire), ils visent à représenter une réalité sociale, politique, à intégrer des parcours de vie de personnages auxquels le lecteur peut s’identifier. Le récit sert alors à la fois à informer sur certaines réalités (Zola montre les conditions de vie inhumaines des mineurs dans Germinal), à dénoncer des idéologies (techniques totalitaires dans 1984 d’Orwell), à émouvoir (jeu sur les émotions du lecteur) le lecteur sur la situation de certaines populations (l’esclave dans Candide de Voltaire ; le Calédonien à Paris dans Cannibale de Daeninckx). La fiction, parce qu’elle donne vie à une réalité, à un univers, à un système de personnages et de lieux, donne une force à certaines dénonciations. Les récits peuvent aussi mettre en place des situations qui exagèrent certains traits des sociétés et des personnes humaines réelles : ils mettent ainsi en valeur les risques liés à certains choix politiques, sociaux ou à certains progrès techniques (série de nouvelles autour des robots par Asimov).

* Les textes théâtraux :

Depuis l’Antiquité, le texte théâtral permet de diffuser des idées auprès du public. La proximité avec les spectateurs uniquement attentifs pendant le temps de la représentation à ce qui se déroule sur scène, à ce qui se dit, en fait un outil privilégié de la littérature engagée. Comme dans les récits, les situations présentées, qu’elles soient réalistes ou symboliques, permettent de dénoncer des dérives (totalitaires par exemple : Ionesco dans Rhinocéros), des idéologies, des comportements (Ruy Blas dénonçant la corruption des puissants du royaume d’Espagne, Hugo). Les dialogues sont bien entendu un moyen efficace pour confronter des idées différentes (dialogue entre Créon et Antigone dans Antigone d’Anouilh), des personnages. Les metteurs en scène offrent aussi, par leurs choix, des représentations à l’engagement net (Joël Jouanneau dans son adaptation d’En attendant Godot, évoque l’absence de perspectives dans les banlieues françaises des années 1990).

* Les textes développant une argumentation directe :

Ils font davantage appel au raisonnement, à la logique. Ils sont donc explicatifs, et s’appuient sur des exemples tirés de la réalité. Quels exemples donner des genres concernés ? Les articles de dictionnaire (Dictionnaire philosophique de Voltaire, certains articles de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert) qui, en se donnant une apparence d’objectivité, redéfinissent certaines notions admises et provoquent le débat ; les discours qui peuvent user des techniques rhétoriques de l’oral pour frapper les lecteurs (Discours contre le colonialisme de Césaire) ; les articles de presse, sous la forme de tribunes (« J’accuse » de Zola) ou de lettres ouvertes sont ancrés dans une réalité immédiate mais usent de techniques littéraires propres à emporter l’adhésion des lecteurs. L'ironie ou l’anaphore sont des techniques souvent employées dans le cadre des textes déployant une argumentation directe.

Au final, la littérature est souvent engagée

Jean-Paul Sartre, qui représente souvent la figure de l’écrivain engagé, expliquait qu’un texte littéraire n’est presque jamais neutre. Un écrivain serait donc toujours, en quelque sorte, engagé, puisqu’il offre une vision particulière du monde. Il défend des valeurs, même sans le souhaiter, même si ce n’est pas son projet. Il fait réfléchir aux relations entre les hommes, des hommes avec leur environnement. Même un écrivain qui se présenterait comme intimiste, attaché à une individualité particulière, renvoie ainsi à l’universel : en rendant compte des méandres de la pensée, des émotions d’un être humain particulier, l’écrivain se fait le miroir de toute l’humanité.

Fiche actualisée et enrichie par Yann Le Texier à partir de la synthèse proposée par Fabienne Pouliquen, enseignante

Publié dans Bilans

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