Que faut-il retenir du groupement de textes « Quand les poètes s’engagent » ?

Publié le par Yann Le Texier

La plume est une arme parfois plus efficace qu'un canon...
La plume est une arme parfois plus efficace qu'un canon...

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L’une des fonctions de l’écrivain, du poète en particulier, peut être de mettre sa plume au service d’une cause. Il peut :

- faire prendre conscience à ses contemporains d’une situation, de son caractère intolérable

- exposer ses idées, les expliquer, les faire comprendre aux lecteurs

- défendre une cause, et/ou s’opposer à une autre

- tenter, au-delà du débat d’idées, de parvenir à inciter ses lecteurs à agir pour changer ce qui est présenté comme inadmissible

* Réaction à l’actualité de l’écrivain :

Les poètes réagissent face à leur environnement immédiat et y font référence.

- Hugo s’est opposé à la peine de mort comme mode de punition. Il met en scène dans son poème les heures qui suivent une exécution sur « la Grève », sur la place de l’« Hôtel de Ville » à Paris. Il s’est sans doute inspiré d’une expérience personnelle réelle en ces lieux. Les verbes du récit (imparfait, passé simple, plus-que-parfait) soulignent qu’il reconstitue une sorte de témoignage, où il se met en scène lui-même par la première personne du singulier.

- Desnos écrit durant la 2nde guerre mondiale et s’oppose à la présence nazie en France : « révolte contre Hitler et mort à ses partisans ! ». Il cite le célèbre dictateur et évoque « la France ».

- Le texte de Diop est moins précis car il englobe toute la colonisation sur le continent, rappelant aussi les horreurs de l’esclavage passé. Le terme d’« Afrique » est répété à maintes reprises. L’emploi du présent de l’indicatif souligne encore que Diop fait référence à la situation des Africains au moment où il écrit (sous la colonisation post-2nde Guerre mondiale).

- Le texte d’Hikmet ne fait pas de référence précise à l’actualité.

* Mise en scène personnelle :

Les poètes peuvent se mettre en scène dans leur poème. Certes, on peut toujours distinguer l'auteur de la voix entendue dans le poème (comme on distingue l'auteur et le narrateur dans un récit) mais dans le cas des poèmes engagés, l'auteur se fait très présent à titre personnel.

- Dans le texte de Hugo, il emploie la 1ère personne du singulier, use de tout un lexique lié au visible pour décrire ce qu'il a observé personnellement (description des éléments de l’échafaud, jeux de lumière et d'ombre). Les sons entendus sont aussi rapportés (voix de la foule, horloges qui sonnent).

- Si Desnos n'utilise pas la première personne du singulier, il rend présent le « cœur » par le présentatif répété « voilà ». Les sens sont aussi mis à contribution : sons (bruit, cloche, battement des cœurs, mer contre la falaise).

- Diop utilise la première personne du singulier notamment dans le possessif (ex. « mon Afrique »). Il dit « je » (v. 5) et interpelle directement l'Afrique, mettant en scène sa parole de poète. Il entend aussi les sens de la vue (« Cet arbre là-bas »), de l'ouïe (« une voix me répondit ») et du goût (« l'amère saveur de la liberté »).

- Hikmet semble s'adresser directement à son frère. Le possessif (mon frère ») et l'interpellation directe (« tu ») mettent en avant sa parole, et sa personne.

* Argumentation, jugements de valeur du poète :

Outre le fait d'utiliser la première personne du singulier, les poètes peuvent user des outils traditionnels de l'argumentation : verbes exprimant une réflexion, marques de jugement, ...

- Victor Hugo est celui qui affirme le plus directement qu'il expose sa pensée personnelle : « je pensais », « je songeais », « je ne sais quoi », « pensai-je ». Hikmet énonce également : « irai-je jusqu’à dire », mettant en valeur sa parole de poète. Et Desnos : « il n’est pas possible ».

- Les poètes usent de marques de jugement, souvent dépréciatives, quand ils évoquent une situation qu'ils souhaitent dénoncer.

Hugo propose ainsi une image sinistre de la guillotine qui apparaît comme un monstre fantastique, au milieu de la nuit qui symbolise la mort, la peur : « bloc hideux », « effrayant », « épouvantable », « plus difforme », « hache horrible », « miroir d'effroi », « tombereau terrible ».

Desnos structure son poème comme une argumentation (connecteurs logiques : « mais non », « mais », « car » ; oppositions de temps verbaux passés et présents l. 1 à 8 ; oppositions de termes rapprochés : « cœur » et « haïssait », « guerre » et « liberté » l. 19). Il emploie aussi des termes exprimant la violence nécessaire contre l’occupant nazi : « haine », « révolte », « mort », « colères », le verbe « battre » qui s’applique à la fois aux cœurs et à la bataille, à la résistance.

Diop vante les peuples d’Afrique, leur capacité à renaître des souffrances et rappelle les souffrances passées et présentes de ceux-ci : les « fiers guerriers », « beau sang noir » « arbre robuste », « splendidement », patiemment obstinément » ; « sueur », « travail », « esclavage », « humilité ». Ces oppositions sont une manière de dénoncer la situation d’oppression des peuples africains sous le joug de la colonisation, mais aussi d’appeler à l’espoir, à la révolte, à la sortie de cet état de fait.

Hikmet répète le mot « drôle » qui, en français, évoque l’étrangeté, mais peut aussi laisser penser d’abord à quelque chose d’amusant, ce que le texte vient progressivement démentir puisqu’il s’agit d’évoquer la capacité de l’être humain à nuire à ses « frères humains » (expression de François Villon, poète français du XVè siècle). Il donne aussi une image négative, violente, de l’être humain : « terrible », « hélas », « affamés, épuisés, […] écorchés ». Il accuse ce « frère » : « c’est de ta faute, non… Mais tu y es pour beaucoup ».

- Les comparaisons choisies par les poètes permettent aussi d’exprimer leur regard personnel sur les situations qu’ils présentent, et d’inviter le lecteur à s’imaginer les situations à leur manière (rappel : le plus souvent, une figure de style comparative offre un visuel, une image que l’on peut créer dans son esprit).

Hugo donne des images variées et inquiétantes de la guillotine : elle est tour à tour hache, glaive, coutelas, donc toujours une arme qui vise à tuer, à massacrer, loin de l’idée d’une justice. Même la lune laisse glisser un « dard » (v. 41) vers la terre.

Le cœur et le sang chez Desnos se chargent aussi comme une arme (« de salpêtre et de haine »). Les éléments habituels du paysage français viennent illustrer la révolte montante : la cloche qui prévenait pendant longtemps des événements des environs (morts, guerre, mariage …) ; la mer dont les vagues s’écrasent sur les falaises.

L’arbre chez Diop rappelle la vie, la renaissance, la nature qui lutte contre les fléaux, notamment ceux des hommes.

Hikmet choisit de comparer son « frère » à des animaux, sans doute pour le réduire à l’animalité, sans sentiments, sans réflexion, barbare, violent : le frère peut tuer comme le scorpion venimeux, il peut s’enfermer égoïstement dans un espace clôt comme la moule, il peut suivre la foule comme le mouton.

* Les moyens de l'argumentation et de la persuasion du lecteur :

- La transformation du réel représenté :

Le poète est celui qui présente une vision personnelle de la réalité, parfois apparemment déformée, mais pour accentuer certains aspects de cette réalité.

Hugo propose une vision fantastique de l’échafaud qui se transforme en monstre. Il vise ainsi à horrifier le lecteur qui imagine un monstre, un être vivant qui attend d'exécuter ses proies.

Desnos propose aussi une vision particulière avec ce cœur indéfini, ces cœurs qui sont presque personnifiés et qui se mettent tous à battre en cadence. La symbolique est claire : le cœur est le centre des sentiments, des passions, que ce soit celui de la solidarité, de la bonté envers l'autre, du courage ou de la colère. La force du texte de Desnos est justement de ne pas préciser.

Diop imagine une Afrique humanisée qui lui parle. L'arbre qui fleurit est bien sûr le symbole de l'espoir pour les populations soumises, de la renaissance d'une identité locale, d'une vivacité de la résistance à l'oppresseur.

Hikmet, par ses comparaisons successives, offre des images variées et frappantes, animalières, de son « frère », tour à tour « scorpion », « moineau », « moule », « mouton ». Le frère revêt les caractères supposés de ces différentes créatures, y compris celle de la « bouche d'un volcan éteint ».

- Le langage poétique pour frapper le lecteur :

Le poète est aussi celui qui utilise toutes les ressources du langage pour exposer ses idées pour transmettre ses opinions et émotions.

Hugo utilise l'alexandrin (vers jugé noble de la poésie française) pour accentuer la gravité de son propos. Les comparaisons et métaphores sont nombreuses dans son texte, qui visent à frapper l'imagination du lecteur : la personnification de l’échafaud en est un exemple (« l’échafaud achevait […] sa journée » v. 21-22). Les jeux de lumière de la lune sur la lame de l’échafaud sont une autre manière d'emporter le lecteur dans un univers particulier, horrifique : « l'obscurité croissait comme un effrayant mur » (v. 27) ; « sa lumière rendait l’échafaud plus difforme » (v. 36) ; « ce miroir d'effroi » (v. 45).

Les oppositions (« Ce cœur qui haïssait la guerre » : le cœur = les sentiments, l'amour, l'amitié ≠ le guerre, les combats, l'hostilité entre les êtres, la haine) et les répétitions de structures grammaticales (« Ce cœur qui... » ; « Et qu'il... » ; « des saisons et des marées » / « du jour et de la nuit ») et de mots (« cœur » ; « jour » ; « nuit » ; « battent »/« battant » ; « liberté » ; « guerre ») fondent la force du texte de Desnos.

L'anaphore initiale « Afrique » insiste sur l'éloge et l'interpellation de Diop à son continent. Le jeu des reprises dans certains vers (« sueur » ; « travail » ; « esclavage » ; « ce dos ») insiste sur l'emprisonnement des Africains liés à leur situation ancestrale.

Hikmet joue aussi des anaphores, des effets de reprise (« Tu es... mon frère »), des accumulations de comparaisons introduites par « comme ». Les images se succèdent, se superposent, se complètent les unes les autres (le scorpion laisse la place au mouton, qui ne signifient pas la même chose, entre violence, hostilité, et lâcheté).

- Les symboles :

Les poèmes ne se lisent pas au premier degré. Souvent, les textes développent des images symboliques, où l'image première possède un sens second, figuré.

Les animaux d'Hikmet donnent des images différentes du frère qui s'avère n'être pas si proche du poète que cela : le scorpion laisse imaginer un être belliqueux, le moineau un être peu intelligent, la moule un être focalisé uniquement sur ses propres problèmes, le mouton comme un être qui, en communauté, suit le groupe, même s'il s'agit d'aller à la mort (cf. le bourreau). L'ironie de l'expression « mon frère » devient progressivement évidente : l'affection supposée de l'expression est contradictoire dans les oppositions qui se mettent en place dans le poème.

Le cœur de Desnos laisse imaginer le courage, la solidarité, la compassion envers les autres.

La guillotine chez Hugo devient synonyme d'horreur, de mort incarnée.

L’arbre chez Desnos rappelle que la nature repousse toujours sur les cendres laissées par les hommes, qu’elle s’acharne à revenir là d’où on l’a repoussée. Et s’il peut nourrir l’homme de ses fruits, il peut aussi donner des fruits au goût amer, peu agréable. Le parallèle avec la nécessité des peuples d’Afrique de se révolter, de survivre malgré les brimades, les massacres, est évident. Et la liberté à reconquérir ne sera pas exempte de souffrances.

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