Que retenir du groupement de textes : Inspiration poétique et fonctions de la poésie

Publié le par Yann Le Texier

Luigi Cherubini et la Muse de la poésie lyrique, Ingres (1842)
Luigi Cherubini et la Muse de la poésie lyrique, Ingres (1842)

Deux questions se mêlent dans l'intitulé de ce groupement :

- D'où vient l'inspiration du poète ?

- À quoi la poésie est-elle destinée ? On pourrait poser la même question pour tous les genres littéraires. Les réponses ne seront pas forcément les mêmes. La question se pose de manière cruciale pour la poésie, car elle use d'un langage très particulier, qui lui est propre, et que l'on peut penser ou difficile d'accès, ou éloigné du quotidien, de la réalité des hommes.

Nous verrons qu'en fait les deux questions se rejoignent dans les textes proposés.

Vous avez reçu une fiche photocopiée intitulée « Fonctions du poète et de la poésie », montrant que ce qu'écrit l'auteur de poésies le définit comme poète. N'hésitez pas non plus à vous reporter à la vidéo déjà indiquée.

1) D'où vient l'inspiration du poète ?

De l'inspiration divine...

* Le texte de Platon s’inscrit dans la culture grecque antique. Les Muses sont des divinités qui insufflent au poète des idées et un langage particulier. Les poètes sont donc les « intermédiaires » (l. 2) entre les dieux et les hommes. Le poète n'est donc pas une personne qui posséderait un talent personnel. Les poètes le sont car « inspirés par le dieu » (l. 5). Ils sont des oracles, ne sont que des passeurs de « vérité ». Les dieux possèdent des vérités auxquelles les hommes n'ont pas accès. Le rôle des dieux est donc de guider les hommes, de leur délivrer des messages pour les aider.

* Ronsard reprend cette manière d'envisager l'inspiration poétique. Au XVIè siècle, pour rappel, la culture antique est considérée comme un modèle de création. Les artistes possèdent une culture des textes anciens assez pointue. Ronsard se dit soumis au « Démon qui préside les Muses » (v. 1-2). Il acquiert grâce à l'inspiration divine une « fureur d'esprit » (v. 7), supérieure à celle des autres hommes. Il accède donc ainsi un niveau de connaissance et de compréhension du monde et des hommes supérieur à celui du commun des mortels. Platon l'évoquait déjà en disant que le poète inspiré est « dépossédé de l'intelligence qui est en lui » (l. 11-12) et n'a plus la même « raison » (au sens de capacité de raisonner) que les autres hommes. Chez Ronsard, la connaissance des poètes leur permet d'accéder au « secret des cieux » (v. 15) et elle s'étend aussi au futur puisqu'il « devient un prophète » (v. 13).

Ronsard précise que les poètes ne sont pas choisis au hasard : ils possèdent donc des qualités personnelles qui les distinguent d'emblée des autres êtres humains. Il se doivent d'être « vertueux, dévots et solitaires / éloignés des tyrans, et des peuples » (v. 26-27).

* Hugo, à la fin de l'extrait proposé, s'inscrit encore dans cette perspective d'une divinité qui parle au poète : « Dieu parle à voix basse à son âme » (v. 26).S'il n'est pas polythéiste, ni spécialement féru de références antiques, il est profondément chrétien, et intègre cet aspect à sa vision de la poésie.

...à la mise à distance de la référence aux Muses

Deux auteurs dans le groupement se moquent légèrement de cette référence. En refusant cette tradition, il ramène le talent du poète du côté de ses qualités personnelles : le poète est celui qui choisit de l'être, qui en a le talent.

* Boileau se moque gentiment de cette tradition : il joue avec la référence au divin, mais comme pour s'en moquer, ou au moins pour prendre ses distances avec la tradition du lien entre le poète et dieu : « Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin est toujours, […] un méchant écrivain » (v. 15-16), c'est-à-dire un mauvais écrivain.

* Cocteau rappelle au début de l'extrait la vision traditionnelle de l'inspiration,sur un ton légèrement ironique, pour s'en distancier, comme Boileau : la poésie est représentée « comme une dame voilée, langoureuse, étendue sur un nuage » qui « ne dit que des mensonges » (l. 1-2). On est loin de la muse porteuse de vérité de Platon ! Cela rappelle aussi que la muse moderne est souvent une femme qui inspire le poète, l'artiste.

2) Quel est le statut du poète ?

Dans tous les cas, le poète est un être à part. Mais les pouvoirs qui lui sont attribués sont plus ou moins élevés, ou 'origine différente.

* Nous avons vu que chez Platon, il est un être exceptionnel en cela qu'il communique avec les dieux. Pour Ronsard, il est un être aussi supérieur, et est solitaire, ou du moins différent, distant du reste de la population qui le considère comme une sorte de fou : « tu seras du vulgaire appelé frénétique, insensé, furieux, farouche, fantastique, maussade, mal plaisant » (v. 42-44). Hugo poursuit dans cette veine du poète au statut supérieur : « Il voit quand les peuples végètent » (v. 11) : cette vision n'est pas celle des yeux, ordinaire. Hugo envisage aussi que le poète puisse être loué ou insulté (vers 8 & 15).

* Il est un être qui, même s'il est mis au ban de la société, est présent pour aider la population. Il possède des connaissances qui peuvent aider les hommes. Il peut même prévoir en partie l'avenir : c'est ce que Ronsard mais aussi Hugo expliquent : « pareil aux prophètes » (v. 6), « il est l'homme des utopies ; les pieds ici, les yeux ailleurs » (v. 3-4), il est dans la lumière de la vérité quand les hommes sont dans l'obscurité, comme le développe dans cette métaphore Hugo (vers 20-21). Son devoir (Hugo utilise ce verbe au vers 8) est donc de s'adresser à ses concitoyens pour les guider, selon les auteurs, vers un bonheur collectif et individuel plus accompli, ou vers une organisation sociale plus profitable.

* Pour Boileau, le poète est d'abord un artisan des mots, un spécialiste et amoureux de la langue qui construit son œuvre avec le matériau des mots, des sons, de la syntaxe : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : polissez-le sans cesse » (v. 26-27). Le texte de Boileau offre ses recettes pour bien écrire : bien réfléchir avant de rédiger (vers 4) ; prendre son temps pour écrire et se corriger (vers 17-19 & 21-23 : métaphore de l'eau qui coule avec le style, les paroles qui s'enchaînent sur la page blanche). Il offre ainsi une vision du poète éloigné de la tradition antique.

* Cocteau reprend l'idée du poète qui anime les mots, qui prend les lieux communs, y compris de la langue, pour le nettoyer, le frotter, l'éclairer, pour le rajeunir, lui redonner une fraîcheur (l. 22-23). Il s'éloigne en partie d'une autre tradition poétique qui, pour surprendre le lecteur, renouveler son regard sur le monde, (ce que veut faire Cocteau), a joué de l'exotisme, des « objets et des sentiments bizarres » (l. 14). Le poète 'est donc pas celui qui se fait différent par son originalité dans le choix des sujets traités. Cocteau retourne aussi l'idée de la muse voilée qui dispenserait une vérité venue d'un autre monde, pour montrer que le poète détient en lui-même ce pouvoir de faire surgir la vérité sur le monde : la poésie « dévoile » (l. 11), « montre nues » « les choses surprenantes qui nous environnent » (l. 11-12).

3) Quelles sont les fonctions du poète et de la poésie ?

Nous y avons déjà en partie répondu dans les deux points précédents, mais ceci synthétisera et approfondira ce que les différents poètes expliquent dans les textes de ce groupement de textes.

* Le poète est celui qui emploie les mots autrement qu'au quotidien. Il renouvelle, rafraîchit le langage. Il y prête une attention particulière : Boileau et Cocteau insistent sur cet aspect de la poésie. Boileau souhaite un respect strict de la langue et de ses règles, le choix de ne pas intégrer de terme « impropre », de « tour vicieux » (l. 12), de « barbarisme » (l. 13). Cocteau semble plus libre par rapport à la langue puisqu'il use d'une métaphore proche de la lessive (l. 21) qui ôterait l'« épaisse patine » (l. 19) des mots, ce que leur longue utilisation a laissé par conséquent. Il est donc un artisan dont les outils sont ceux de la langue (cf. texte de Tardieu).

* Le poète est celui qui, venue d'ailleurs (les dieux) ou de son talent personnel, de sa pensée personnelle, détient une vérité particulière sur le monde et les hommes. La plupart des auteurs de ce groupement développent cette idée. Platon et Ronsard évoquent l'inspiration venue des Muses, Hugo emploie le terme de « prophète » pour parler du prophète. Il oppose la lumière de l'esprit du poète à l'obscurité dans laquelle vit le peuple. Sa connaissance dépasse celle du commun des mortels, ce que Ronsard développe (vers 16-17).

* Le poète possède un pouvoir, lié à cette connaissance. Il maîtrise mieux son environnement que ses lecteurs. Ronsard dit qu'« il enferme les vents, [qu']il charme les tonnerres », rappelant les pouvoirs d'Orphée, prince des poètes, qui, par sa parole, charmait la nature tout entière, mais aussi les divinités. Ronsard rappelle aussi qu'il est une forme d'élu par ses qualités personnelles (v. 25-26). Il est un voyant selon Hugo (v. 11) et peut ainsi « faire flamboyer l'avenir » (v. 10), « vient préparer des jours meilleurs » (v. 2). Il a le pouvoir de changer les êtres et la manière dont la société dans laquelle il vit fonctionne. Ses mots ne sont pas des paroles en l'air : elles agissent sur les hommes, les changent. Cocteau aussi montre que le poète renouvelle le regard des lecteurs sur le monde « que [leurs] sens enregistraient machinalement » (l. 13).

* Le poète a donc en quelque sorte le devoir d'agir pour ses compatriotes, même s'il doit en souffrir. C'est le rôle du poète engagé, ou du poète qui se fait moraliste, philosophe. Ses mots, parce que forgés pour avoir un impact sur les lecteurs, ont un rôle à jouer pour faire passer une critique, un message, voire pousser à s'engager aussi.

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