Que retenir du groupement de textes : la poésie, un voyage hors des lieux communs du langage

Publié le par Yann Le Texier

Que retenir du groupement de textes : la poésie, un voyage hors des lieux communs du langage

Définition de « lieu commun » (selon cntrl) : idée générale que l'on utilise pour étayer un sujet, une démonstration ; (péj.) idée couramment reçue, répandue.

NB. Le texte de Tahar Bekri, qui ne se présente pas comme un poème, n’est pas intégré aux analyses ci-dessous. Il est analysé à part à la fin.

1) Renouvellement des formes poétiques

- Absence de ponctuation dans le poème d’Apollinaire : ambiguïtés de sens (strophe 1 : « nos amours » coulent-ils aussi, s’en sont-ils allés ? Se souvient-il de ses amours (ce qui signifie qu’elles ont disparu) ?

- Pas de ponctuation dans le poème de Prévert : c’est la disposition en vers qui souligne la grammaire et permet une lecture assez aisée du texte. Vers irréguliers aussi, même s’ils sont d’une longueur approchante. Mise en valeur de mots uniques sur leur vers : « illuminent » ; « émerveillé ».

- Vers irréguliers : chez Apollinaire, certains mots sont ainsi mis en avant (« sous » v. 8 : le blanc de la fin du vers = le gouffre sous le pont, entre les amants ?)

- Vers irréguliers et longs chez Desnos : les anaphores n’en sont que plus évidentes ; style ample (phrases longues, explicatives, portant l’espoir).

- Pas de vers à proprement parler chez Sivan : mais un jeu sur l’emplacement des mots sur les lignes (on ne va pas jusqu’au calligramme puisqu’il garde les lignes horizontales).

2) Jeux sur la polysémie des mots, sur le sens des mots par les figures de style employées

Volonté de renouveler le langage du quotidien, de reprendre les mots du quotidien pour les faire redécouvrir, montrer leur profondeur, de reprendre aussi des images employées dans le langage quotidien auxquelles on ne pense plus et de jouer avec elle.

- Le poème de Prévert et la photographie d’Izis : ils sont des mises en abyme de l’écriture poétique et du regard du photographe (le passant est « un colporteur d’images », « un musicien ambulant » qui s’est arrêté devant les affiches visibles sur la photographie ; la palissade de la photographie semble être comme un écran sur laquelle se projettent des ombres de la vie, arbre, réverbère et c’est l’œil du photographe qui rassemble ces éléments dans cette image). Noter aussi le jeu de mots « pour tempérer l’espace / pour espacer le temps » qui croise temps et espace.

- Poème de Desnos : il joue sur les oppositions, sur les contrastes (notamment entre le passé et le présent, entre le cœur individuel et la collectivité), sur des images étonnantes, en un jeu surréaliste qui juxtapose/lie ce qui ne devrait pas être lié, pour créer des images nouvelles, des ambiguïtés, et remettre en question le sens habituel des expressions employées (« cœur » ≠ « haïssait » ; v. 5 ; « sang brûlant de salpêtre et de haine » v. 4). Unité du poème par la répétition du mot « cœur », le champ lexical du combat et celui des sons, ces champs lexicaux étant emmêlés et le « cœur » a différentes dimensions selon le moment où il est employé (organe du corps, courage, désir collectif de résister à l’occupant, force presque magique qui se répand dans la population, les villes, les campagnes, …).

- Apollinaire : au vers 7, jeu sur les parties du corps des deux amants (« mains » / « face ») pour exprimer la proximité des deux personnes. Parallèle entre l’eau qui coule (la Seine) et le temps qui passe (verbes de mouvements : « coule » v. 1 / venir v. 4 & 5 / « s’en vont » v. 6 / comparaison au v. 13), entre la situation du poète sur le pont à cet instant et le temps qui s’écoule (il est immobile, « je demeure » mais le temps passe, « vienne la nuit… s’en vont »).

- Sivan : le sens premier du texte est énigmatique en raison de l’absence de phrases, de groupes grammaticaux, et de l’orthographe particulière (mots incomplets). Des champs lexicaux se dessinent toutefois (mouvements brusques, nature). Certains "mots" sont soumis à des hypothèses pour les interpréter : « ball » = ballon, balancement ? ; « occultélarj » = occulter + large ? occulter largement ? « b rouill » = brouille, brouillage, rouille ? L’interprétation de ces moments du texte est donc ouverte, laissée à l’appréciation du lecteur.

3) Jeu sur le rythme et les sonorités, disposition particulière du texte poétique (vers, strophes…)

Le langage quotidien, sauf dans les jeux de mots parfois, se préoccupe peu de la forme (rythme et sonorités). Il est fixé sur les impératifs de sens et de communication. Le langage poétique s’ne distingue en portant une attention soutenue à la forme.

- Apollinaire : présence de rimes dans les strophes, qui mettent des mots en écho (« souvienne » et « peine » : le souvenir est douloureux car il marque l’absence de l’être aimé). Apollinaire ne respecte pas les règles traditionnelles de la poésie jusqu’au bout : un vers dans chaque strophe ne rime pas avec un autre vers (2è vers de chaque strophe, hors refrain : v. 2, 8, 14…). Présence d’une strophe redondante, comme un refrain, imageant à la fois le temps qui passe, mais aussi le retour incessant des jours et la permanence de la succession des jours (le temps ne s’arrête pas).

- Desnos : Poème en vers mais qui ressemble aussi à de la prose en raison de la longueur des vers (nombreux passages à la ligne = comme des vers). Assonances (l. 15 : [è] X 3), rimes internes ([ba] l. 1), …

- Prévert : présence fréquente de rimes en fin de vers ([é] dans la première strophe ; « manière »/« hiver »/« air ») qui font résonner certains mots entre eux.

- Sivan : la disposition des mots semble aléatoire sur les lignes ; parfois un seul mot occupe une ligne, parfois ils sont plus nombreux ; certains mots d’une même ligne semblent vouloir ainsi être mis en lien les uns avec les autres (« rgétiq flatul flux feu chappm » : souffle d’un gaz qui s’échappe, le feu ajoutant une notion de chaleur, peut-être de verticalité).

4) Jeu sur le langage employé

- Lien entre la poésie (langage des mots) et la photographie (langage de l’image fixe) (Prévert/Izis) : les langages différents, avec leurs caractéristiques propres, se rejoignent, disent ensemble la même chose, se renforcent l’un l’autre (il y a du texte dans la photographie par exemple). Les deux œuvres ici dialoguent entre elles : le poème évoque la palissade de la photographie, les affiches évoquant le Grand Bal de Printemps. Le poème montre toute la poésie de la photographie : le bal de printemps n’est-il pas la saison à laquelle la photographie a été prise (cf. lumière du soleil) ? Le printemps est-il celui de la vie en général (début, (re)naissance) (poème : polysémie de « ces petites annonces de la vie », présence humaine du passant ; photographie : ombres de l’arbre, élément naturel sous la lumière naturelle du soleil, et du réverbère, invention humaine qui produit une lumière artificielle) ?

- Renouvellement sur l’orthographe, la forme des mots employés (Sivan) : mots se rapportant à des forces naturelles importantes, de l’explosion à la compression, de l’écroulement à l’expansion. Les mots dispersés sur la page rappellent ces mouvements exprimés par le sens des mots. Sivan ne garde souvent que certaines sonorités ([r], [x], [s], …) pour "coller" au sens des mots : rapprochement entre la forme des mots et leur signification. Sivan montre aussi combien l’orthographe des mots est relative.

5) Reprise de lieux communs de la poésie pour les présenter de manière nouvelle

- Pour Apollinaire : reprise de thématiques anciennes en poésie, souvent liées entre elles : le temps qui passe et l’amour déçu/disparu (poésies de Ronsard ; « Le Lac » de Lamartine). Renouvellement de ces thèmes : rapprochement entre la scène du poète perché sur le pont Mirabeau (pont réel à Paris) qui regarde l’eau couler et le temps qui passe et son amour perdu. Comment ? Notamment par la juxtaposition de ces thèmes : v. 19-22 = alliance des trois thèmes ; comparaisons v. 13-16.

- Pour Prévert : il évoque le passant, qui ressemble beaucoup au poète, qui dresse « toujours le portrait des choses et des êtres qui l’ont touché », rôle ancien du poète. Mais le parallèle avec l’image (le lecteur fait le va-et-vient entre les deux œuvres), l’image de « colporteur d’images », la mise en scène réaliste et apparemment banale « des affiches mal collées » et de l’« arbre décharné » sont assez nouveaux.

- Pour Sivan : les mots semblent souvent scientifiques, éloignés de ceux de la poésie traditionnelle. C’est une manière de renouveler le langage poétique : toutes les réalités sont poétiques, mais aussi tous les mots peuvent être poétiques.

- Pour Desnos : vision presque irréelle d’un cœur qui semble immense, occuper tout le pays. Le texte se veut très symbolique, imagé. Le « cœur », souvent lié à l’amour, est ici lié à la haine, à la révolte : des émotions particulières lui sont donc associées.

Texte de Tahar Bekri :

Témoignage personnel d’un poète. Qu’en retenir ?

C’est surtout dans le deuxième et dernier paragraphe que Bekri évoque « les lieux communs du langage » (l. 19-20) « pour rendre au mot son pouvoir magique et sa beauté » (l. 20). L’idée est donc que le langage possède des pouvoirs qui dépassent la simple communication quotidienne, qui toucherait le lecteur au plus profond de lui-même, au-delà du sens premier de chaque mot. Les poètes apparaissent comme des êtres en lien avec des créatures magiques, qui dépassent la réalité commune. Hugo évoquait le poète-voyant, prophète. Bekri se place dans cette perspective.

Par ailleurs, voici ce qu’il explique :

  • Naissance de la nécessité d’écrire des poèmes pour faire sortir, exprimer la douleur de la perte de sa mère. L’écriture peut être salvatrice, thérapeutique.
  • Vision négative de Bekri de la prose qui ne laisserait pas assez planer le mystère, contrairement à l’écriture poétique. Il préfère évoquer et non expliquer, faire allusion (l. 10-11), poser des questions (l. 11).
  • Le poème doit rester ouvert à l’interprétation, garder une part de mystère qui laissera à chaque lecteur la possibilité de donner un sens un peu personnel au texte.

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