Synthèse sur le personnage de Meursault

Publié le par Yann Le Texier

Synthèse sur le personnage de Meursault

Ne sachant plus si je vous ai distribué cette synthèse, je la mets en ligne...

1. Un personnage sensuel
Meursault est très sensible à la nature qui l’entoure, aux variations de la lumière, aux messages que lui envoient ses cinq sens. Ex. chapitre II de la première partie : il ne cesse de faire des remarques concernant la météorologie : « Il faisait bon », « L’après-midi était beau », « le ciel s’est assombri, et j’ai cru que nous allions avoir un orage d’été. », « l’air avait fraîchi et j’ai eu un peu froid ». De plus, il passe son temps à regarder les gens qui se promènent dans la rue et à les décrire très précisément : « deux petits garçons en costume marin, la culotte au-dessus du genou, un peu empêtrés dans leurs vêtements raides, et une petite fille avec un gros nœud rose et des souliers noirs vernis. Derrière eux, une mère énorme en robe de soie marron […]. » Il convient d’ajouter à ceci tout l’érotisme que le personnage de Marie apporte dans le texte, depuis les caresses clairement évoquées jusqu’à « l’odeur de sel que ses cheveux avaient laissée » dans le lit.
Meursault peut être prisonnier de ses sens : parfois les sensations sont tellement fortes qu’elles le submergent et l’anéantissent presque : c’est le cas lors de l’enterrement de sa mère, et sur la plage, lorsqu’il tue l’Arabe « à cause du soleil ».
Le ciel, le soleil sont omniprésents dans tous les épisodes ou presque : Meursault est comme un baromètre de l’univers physique.

2. Un homme indifférent ?
Meursault n’est que sensibilité, contact avec la nature, mais il est obligé de vivre parmi les hommes. Et il ne parvient pas à « jouer le jeu » social. Ce que la société attend de lui, il ne sait pas le lui donner. Il aurait dû pleurer à l’enterrement de sa mère, ne pas fumer, demander à voir le corps, etc. mais il a fait ce qu’il ressentait l’envie ou la possibilité de faire. C’est cela qui lui sera reproché, et le conduira à la mort. Il n’aurait pas dû aller voir un film de Fernandel le lendemain soir, ni commencer une « liaison irrégulière », comme le lui reprochera l’avocat général.
Est-il indifférent ? Ce n’est pas si simple : il apprécie Marie, la trouve « très belle » (II 2), même s’il est incapable de le lui dire. Sa mère, il ne la nomme jamais autrement que « maman », ce qui est un terme d’affection. Au fond, il aimerait bien donner aux autres ce qu’ils lui demandent, mais il ne sait pas comment faire. À son patron qui s’inquiète de son absence, il répond assez stupidement : « Ce n’est pas de ma faute. » (I 1) À Marie qui lui demande de l’épouser , il répond oui, mais en lui précisant qu’il ne l’aime pas et qu’il aurait répondu la même chose à quelqu’un qui lui aurait demandé dans les mêmes circonstances. Il se prête à toutes les demandes de Raymond, tout en sachant que ce dernier ne vaut pas grand chose.
Il ne connaît pas les règles du jeu social, et elles lui semblent sans importance, voire sans valeur : le personnage de Salamano avec son chien est très révélateur de cette absence de signification : il ne cesse d’insulter et maltraiter l'animal, mais dès qu’il l’a perdu, il en reste inconsolable.
Meursault est une énigme vivante aux autres d’abord : étonnement et indignation des autres devant son indifférence à l’amour, à la mort, scandale pour le juge d’instruction qui le traite d’antéchrist, pour le procureur qui juge l’homme sans cœur, sans larmes devant le tombeau de sa mère… Mais il est une énigme pour lui-même : en prison, dans le fond de sa gamelle, il reconnaît avec peine son propre reflet. Cette impossibilité de « réfléchir » aux deux sens du terme, c’est à dire renvoyer une image et penser, fait de lui un aveugle : « itinéraire d’aveugle » dit-il lui-même. Ainsi, pendant le procès, par un effet de dédoublement étrange, il a en fixant le public « l’impression bizarre d’être regardé par moi-même ».

3. Un homme absurde
Longtemps il s’en accommode pourtant, faisant semblant, tout en percevant leur absurdité. Mais finalement on lui demande trop fortement de jouer le jeu, et il refuse. Sa révolte monte de manière presque insensible lors de son procès. Le jeu social est alors à son maximum : l’aspect théâtral des débats de la justice, surtout quand il en vient à mettre en cause ses amis et sa maîtresse, lui est insupportable.
Mais finalement, c’est un autre aspect de ce jeu social, tout aussi rituel que l’institution judiciaire qui va faire « crever quelque chose en [lui] », la religion. Il a dès son arrestation ou presque été mis en contact avec le fanatisme religieux, en la personne du juge d’instruction. À la fin du roman, c’est l’aumônier de la prison qui déclenche la prise de conscience finale. En fait ces deux personnages, mais tous ceux qu'il croise aussi bien, somment Meursault de trouver un sens au monde. Et lui s’y refuse obstinément. D’abord avec une sorte d’inertie (tant qu'il est libre, il montre une forme de passivité aux êtres et aux choses), puis en une révolte violente dans le dernier chapitre. Pour Meursault, le monde n’a pas de sens, il n’est que sensations. Et il refuse de revenir sur cette manière de voir le monde. Finalement il accepte la mort pour rester fidèle à lui-même, il veut à tout prix mourir sot.
Le temps : Meursault est soumis au temps présent, incapable de se projeter dans un avenir : au chapitre 5, il décline les projets d’avenir de son patron, de sa « fiancée ». Pendant le réquisitoire du procureur, il comprend son propre fonctionnement mais échoue à l’expliquer : « j’étais toujours pris par ce qui allait arriver ». Dans l’isolement de sa cellule il affronte le problème du temps en face « toute la question, encore une fois, était de tuer le temps » et grâce à la recréation de souvenirs de liberté finit par trouver « qu’un homme qui n’aurait vécu qu’un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison ». Cette « prison », c’est peut-être lui-même.
Pour mieux comprendre Meursault, il faut se reporter à l’essai écrit par Camus la même année que l’Étranger, le Mythe de Sisyphe. Il y présente le personnage de la mythologie grecque comme un symbole de l’absurdité du monde. Face à cette dernière, Camus entrevoit, pour tout homme conscient, trois possibilités : le héros absurde (Don Juan en constitue l'exemple), le suicidaire et le croyant :
* Le héros absurde fait face à l’absurdité de la vie. Il va même jusqu’à l’apprécier, recherchant toujours la même flamme, la même passion qui l’anime, comme le fait Don Juan en recherchant toujours cette première passion de femme en femme.
* Le suicidaire ne voit plus aucun sens à sa vie et fait le « Grand Saut ».
* Le croyant, quant à lui, se livre tout entier à une cause.
Meursault peut ressemble plutôt au suicidaire, puisqu'il accepte la mort imposée par une société aux critères de laquelle il refuse de correspondre. Toutefois, même s'il n'est pas un héros au sens plein du terme, c'est son souci de la vérité, placé au-dessus de tout, qui le condamne, ce qui n’est pas sans grandeur tragique. Meursault n'est pas un désespéré qui se supprimerait par pessimisme, par angoisse face aux tourments de l'existence qui ne lui offre pas ce qu'il désire, face à un monde absurde et donc désespérant. Meursault ait qu'il a été heureux jusqu'au meurtre et, s'il l'est peut-être moins une fois emprisonné, il est comme Sisyphe parfaitement conscient de ce qui lui importe. C'est ce qui explique sa révolte finale contre l'aumônier.

4. Quelles significations donner au titre du roman ?
* Qui est d’une autre nation : Meursault est un Français qui vit en Algérie.
* Qui n’appartient pas à un groupe (social, familial) (différent, distinct, isolé) : Meursault ne respecte pas les conventions sociales (deuil, fume à l’enterrement, relation avec Marie et film le lendemain).
* étranger à quelqu’un, inconnu : Meursault nous parait étrange (différent de « étranger ») : on ne le connaît pas bien à la fin et les autres personnages non plus. Il est étranger à lui-même (il ne se reconnaît pas dans le miroir, il est sérieux alors qu’il sourit, sa main est étrangère à son cœur et à son esprit quand il tire sur l'Arabe).
* étranger à quelque chose : indifférent devant son patron, devant Marie, il déconcerte son avocat, parait indifférent à la mort de sa mère.
Mais, avant son jugement, Meursault ne se sent pas un étranger : il est en accord avec la nature (il aime la mer, le soleil). Il ne se pose pas de questions à propos des rapports humains, il les vit et s’en étonne (quand Raymond lui offre son amitié ou Marie son amour). Sa passivité peut nous sembler étrange (il passe des journées entières à son balcon ; routine bureau-manger ; il ne vit plus que dans une seule pièce ; il ne descend pas chercher du pain…).
Changement avec le procès : Meursault se sent étranger, a l'impression que l’affaire est traitée en dehors de lui. Il assiste à son procès comme à un spectacle, il est dépaysé car il n’y a pas été préparé (il est étranger à cette affaire). On le tient à l’écart alors qu’il devrait avoir le premier rôle (satire de la justice qui fonctionne en ignorant le principal intéressé). De même qu’il n’était pas lui-même lors du meurtre, le soleil l’avait changé.

5. Meursault narrateur
Le roman se présente comme une sorte de confession. Mais Meursault ne cherche pas à s'y justifier de ses actes et de son comportement. Elle est un document brut (même dans son style sobre et détaché) qui rend compte de ce qu'est Meursault, dans sa vérité. Il se livre au lecteur, montre qu'il n'a jamais transigé. Si le lecteur ne peut épouser le point de vue des juges et de l'aumônier, il ne peut non plus exiger de lui qu'il réintègre le champ social. Nous ne pouvons que souhaiter qu'il conserve son authenticité.

Publié dans Bilans

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