Que retenir du groupement de textes : Culture et Sauvagerie ? (séquence 1)

Publié le par Yann Le Texier

Célestin Faustin, "Le jardin d'Eden" (Haïti, 1970)

Voici jusqu'où vous pouviez aller. J'ai évidemment tenté d'être le plus exhaustif possible, sans affirmer y être parvenu ! Il est évident que le jour de l'oral, on ne vous demandera pas tout cela, sinon il vous faudrait devenir conférencier. Par ailleurs, dans le cadre de la question de corpus, la question réduit le cadre de la réflexion à mener, et le temps imparti est une heure : j'ai passé bien plus qu'une heure à produire ce document...

Introduction :

- Constante dans l'Histoire : séparer l'humanité en deux catégories, d'un côté les « civilisés », de l'autre les « sauvages »ou « barbares ».

Dans quel but ? Établir la suprématie des « civilisés » sur les « sauvages » ; ou l'inverse (par exemple dans le cadre du « mythe du bon sauvage ».

- Dans l'Antiquité grecque puis romaine, cette division a existé, entre ceux qui appartenaient d'emblée à la Cité ou à l'Empire, et les populations rencontrées, soumises par la colonisation sur lesquelles couraient d'ailleurs souvent des légendes alimentant la curiosité ou la peur. Déjà, l'opinion alterne entre une vision négative de violence, de rusticité, et celle, positive, d'une vie restée proche de la nature, plus simple, à l'inverse de Rome devenue lieu du despotisme et des "vices".

- Au Moyen-Âge et surtout avec les Grandes découvertes à partir du XVIè siècle, l'Europe découvre des cultures et des peuples variés : les Européens oscillent de nouveau entre un regard considérant ces population comme barbares car idolâtres, non chrétiennes ou sanguinaires (au Mexique, au Pérou par exemple) et une vision issue du jardin d'Éden qui perdurerait.

- Au XVIIIè siècle, l'intérêt se déplace de l'Afrique et l'Amérique vers l'Océanie. Le regard des philosophes des Lumières entre une nouvelle fois dans le schéma précédent. L'étranger porte un regard critique sur la France et les Français : le sauvage est donc celui qui porte un regard juste. L'opposition colonisateur / colonisé remplace aussi parfois celle du sauvage et du civilisé.

- L'ethnologie naît au XIXè siècle, basée sur l'étude des groupes humains organisés en sociétés. Il est toutefois notable que le mot ne s'emploie en fait que pour des sociétés extra-européennes, qualifiées longtemps de « primitives » et encore aujourd'hui de « premières » : dans les deux cas, l'image renvoyée est celle, négative, d'un retard de développement (industriel, technique, politique, …), d'un mode de vie rétrograde.

Les textes du groupement :

L'intitulé général, « culture et sauvagerie », rejoint la dualité du regard porté par l'Europe, et en particulier la France, sur des populations étrangères.

* L'ensemble des auteurs, français, évoque des populations extra-européennes, basées sur le continent américain : cannibales du Brésil chez Montaigne, ethnie Tupinamba (Brésil aussi) pour Léry, Huron chez Voltaire, Grandes Antilles chez Levi-Strauss. La découverte de l'Amérique a durablement marqué les auteurs. Montaigne et Léry écrivent dans le siècle qui suit la première arrivée de Colomb (en 1492) sur ce nouveau continent, le second ayant vécu au Brésil durant un an. Voltaire se rappelle sans doute de la colonisation notamment française des territoires nord-américain au cours du XVIè siècle (la France laisse ce territoire aux Anglais au cours du XVIIIè siècle). Levi-Strauss, ethnologue, a étudié de nombreuses ethnies, étudiant notamment des tribus au Brésil dans les années 1930.

Léry et Levi-Strauss se basent sur une expérience personnelle, quand Montaigne et Voltaire utilisent leurs lectures et rencontres en France avec des représentants de populations américaines "présentés" aux Français.

* Les pratiques des populations étrangères relevées sont jugées par les auteurs ou positives ou négatives, suivant le schéma habituel (voir l'introduction).

- Visions négatives (au moins en partie) :

→ Montaine ne nie pas anthropophagie des Indiens dont il présente les coutumes guerrières (ils « font des guerres » l. 1 ; « la dureté de leurs combats » l. 4). Les détails qu'il offre au lecteur sont sordides : tête de l'ennemi ramenée et attachée à l'entrée de son logis, prisonniers rôtis et mangés, aux morceaux distribués. Montaigne ne nie donc pas « l'horreur barbare » (l. 22) de leurs pratiques, il les qualifie ouvertement d'« hommes barbares » (l. 41).

→ Voltaire ne défend pas la « loi naturelle » qui permettrait à l'Ingénu de violer Mlle de Saint-Yves sans conséquences. Il critique donc eux qui se laissent guider par leurs instincts primaires, ce que l'Ingénu suit, conformément à sa culture originelle (il possède « une vertu mâle et intrépide » l. 12, et ne semble pas avoir « de l'éducation » -l. 6- comme la jeune femme qu'il désire).

→ Levi-Strauss relève une expérience horrible menée par des populations locales antillaises pour voir si le cadavre des Blancs « était ou non sujet à la putréfaction » (l. 15-16).

- Visions positives (au moins en partie) :

→ Léry est l'auteur qui offre le regard le plus positif sur le peuple des Tupinambos. Il loue leurs qualités physiques : « forts », « robustes », « moins sujets à maladie » (l. 5), vivant vieux (l. 7-8). Il souligne aussi qu'ils vivent sans soucis « des choses de ce monde » (l. 12-13) et qu'ils ne sont pas animés par les défauts de caractère que sont « la défiance », « l'avarice », « l'envie et ambition » (l. 17-18).

→ L'Ingénu de Voltaire est intelligent et capable d'évoluer dans ses pratiques. Après explications, il admet aisément que son comportement est condamnable car « il [a] l'esprit juste » (l. 31).

→ Montaigne souligne également une qualité des Indiens qu'il évoque : ils traitent bien leurs prisonniers (l. 6).

* Vision primitive, proche de la nature :

Le mythe du bon sauvage semble surgir sous la plume de certains auteurs de ce groupement. Les populations sont présentées comme proches de la nature, vivant comme Adam et Ève au jardin d'Éden. Les paysages peuvent être aussi idylliques.

- Montaigne : « ils vont tout nus, n'ayant d'autres armes que des arcs ou des épées de bois » (l. 2-3).

- Léry : « le bon air et bonne température de leur pays » (l. 10) ; « les champs sont toujours verdoyants » (l. 11) ; ils vivent sans soucis comme Adam et Ève ; ils vivent nus et sans honte de cette nudité (rappel évident de l'épisode biblique) (l. 21-24).

* L'ensemble des auteurs compare entre leur propre culture, européenne, et celle des populations étrangères citées. Ils jettent donc un regard comparatif sur les peuples observés et retranscrivent ce regard dans leurs écrits. Les comparaisons sont notamment développées grâce à des comparatifs de supériorité et d'infériorité, mettant en valeur les jugements personnels des auteurs sur certaines coutumes.

- Montaigne montre que les Indiens ont modifié leurs pratiques de vengeance vis-à-vis de leurs adversaires en observant les Portugais, comparant la coutume de « ces gens-ci de l'ancien monde » (l. 18) à « la leur » (l. 21). Montaigne compare également la barbarie des Indiens à celle des Européens, « leurs fautes » (l. 23) et les « nôtres » (l. 24). Il use aussi d'analogies, faisant référence à des faits historiques (Alésia, l. 32-34) ou aux pratiques des médecins (l. 37-40).

- Léry observe les qualités des Indiens, les rapportant à celles des Européens : « n'étant point plus […] que nous sommes en l'Europe » (l. 3-5, noter les comparatifs) ; le climat froid (l. 11) est celui de l'Europe, rapporté à celui du Brésil (« bonne température » l. 10) ; les lignes 14-16 mettent en parallèle les Indiens (« ils ») et les Européens (« nous ») ; leur couleur de peau est comparée à celle des « Espagnols ou Provençaux » (l. 20) ; les Indiens ne sont « point naturellement plus pelus que » les Européens (l. 26).

- L'Ingénu compare aussi : il évoque les réactions de son ancienne maîtresse, mademoiselle Acaba, pour noter que Mlle de Saint-Yves ne réagit pas de la même manière (l. 8). L'abbé met face à face la « loi positive » (l. 20) des « âmes sages, honnêtes, éclairées » (l. 28) et la « loi naturelle » (l. 20, 21) mise en avant par le Huron, les deux expressions se faisant écho l'une à l'autre. Le dialogue entre les deux personnages (voir les paroles rapportées) est aussi un moyen de comparer les deux cultures, chacun étant porteur d'une manière d'envisager les relations dans un couple.

- Levi-Strauss note que nombre de tribus se compare à d'autres groupes, s'en distinguant (« les hommes » d'un côté -l. 8- et les « mauvais », « méchants » de l'autre -l. 11). Il met aussi en parallèle les enquêtes des Espagnols pour savoir si « les indigènes possédaient ou non une âme » (l. 14) et le test de « ces derniers » (l. 14) pour vérifier que les corps des conquérants avaient les mêmes propriétés de putréfaction que les leurs (l. 14-16).

* Quelles sont les réactions, les positions des auteurs vis-à-vis des cultures étrangères évoquées ? Quels sont les objectifs suivis par eux dans les explications et jugements de valeur présentés aux lecteurs ?

- Les auteurs semblent parfois souligner combien les coutumes évoquées peuvent être étonnantes pour un regard extérieur, étranger :

→ Montaigne écrit ainsi : « c'est une chose étonnante » (l. 3-4). Mais il contredit l'opinion générale de ses lecteurs : « ce n'est pas, comme on pense » (l. 12-13).

→ En notant que beaucoup plus d'Indiens atteignent l'âge de cent ans, ou le dépassent (l. 7-9), Léry peut étonner ses lecteurs. La coutume expliquée dans le dernier paragraphe (l. 36-39) vise sans doute à attiser la curiosité du lecteur européen.

→ Voltaire utilise la « loi naturelle » des Indiens qui, apparemment, prouvent leur amour en ayant très rapidement des relations physiques, pour créer un rebondissement étonnant et amusant pour le lecteur. Il joue ainsi du sens du terme « épouser » : « et en effet il l'épousait, si elle ne s'était pas débattue » (l. 5-6).

→ Les désignations citées par Levi-Strauss pour noter comment certaines tribus appellent ceux qu'ils jugent en dehors de l'humanité visent à prouver ses dires mais peuvent aussi étonner, faire sourire le lecteur européen : « singes de terre », « œufs de pou » (l. 12).

- Les auteurs peuvent aussi expliquer à l'inverse que les modes de vie des peuples ne sont pas forcément aussi surprenants que les lecteurs (qui se laisseraient aller aux travers d'un regard marqué par l'exotisme) pourraient l'imaginer. Ils peuvent ainsi souligner que ces peuples ne sont pas si différents des Européens, que chaque culture possède ses particularités, ses qualités et défauts :

→ Le propos principal de Montaigne, par ses comparaisons, est en fait de montrer que la barbarie est plus du côté des Européens en train de se déchirer dans le cadre des guerres de religion entre Catholiques et Protestants que du côté des cannibales du continent américain. Il renverse donc le terme de « barbare » pour l'attribuer à l'Europe (« nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie » l. 42), alors que l'idée reçue en Europe est justement de penser que les pratiques cannibales sont monstrueuses, hors de l'humanité. Il compare d'abord les pratiques de torture et d'exécution des Indiens à celle des Européens, représentés par les Portugais : les Indiens traitent bien les prisonniers, les assomment avant de les exécuter ; ceci est moins douloureux pour les prisonniers que les habitudes portugaises de torturer avant de tuer (l. 16-17). Montaigne note aussi que les Indiens ne tuent que leurs adversaires alors que les Européens s'entretuent « entre des voisins et concitoyens et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion » l. 28-29). Pour aller plus loin encore, Montaigne montre que le cannibalisme a existé en Europe, que les Indiens ne sont donc pas différents en ce point des Européens (citations de philosophes grecs + bataille d'Alésia l. 30-34 + usage médical l. 37-40).

→ Léry va aussi à l'encontre des idées reçues : il contre l'idée de corps « prodigieux ou « monstrueux » (l. 4) des Indiens, c'est-à-dire hors normes, presque magiques, comme dans la mythologie et les légendes. Il ne veut pas les présenter comme des surhommes, mais souligner que, contrairement à l'opinion qui pourrait imaginer qu'ils en sont à un stade moins avancé de l'évolution physique, biologique que les Européens, ils sont en fait en meilleure santé qu'eux. Il montre encore, contrairement à ce qu'« aucuns pensent, et d'autres veulent le faire croire » (l. 25), que les Indiens ne sont pas très velus : sans doute répond-il ici à ceux qui rapprochaient les Indiens des animaux, souvent poilus.

→ Voltaire présente un Ingénu parfaitement capable de raisonner, qui n'est donc pas idiot, moins intelligent que les Français qu'il côtoie : « il avait l'esprit juste » (l. 31). L'Ingénu est capable d'argumenter face aux autres personnages, de relever les contradictions dans les propos des autres personnages. Mlle de Saint-Yves lui a promis le mariage mais n'en veut pas (l. 9-10), la définition du mot n'étant pas identique pour les deux personnages. Il juge les Français « malhonnêtes gens » (l. 24) car ils ont besoin de règles compliquées pour régir les relations sociales et donc, sans doute contrer des défauts importants. Il montre par ailleurs que la fidélité aux promesses, l'honnêteté envers les autres, sont des valeurs importantes pour lui. Il possède donc des valeurs qui sont jugées également positives dans le monde judéo-chrétien européen.

→ Levi-Strauss englobe dans « la notion d'humanité » « toutes les formes de l'espèce humaine », « sans distinction de race ou de civilisation » (l. 1-2). Il va à l'encontre des distinctions souvent établies entre populations de différents endroits de la planète. Ensuite, il montre que le raisonnement qui vise à penser que sa culture propre est meilleure, seule propre à offrir une humanité, est en fat universel. Le choix de prendre comme exemple, non pas le regard européen sur des peuples jugés exotiques, mais celui justement de peuplades extra-européennes, souvent appelées « primitives », permet de décentrer la réflexion de ses lecteurs occidentaux. Le parallèle entre les commissions d'enquête espagnoles et les tests des Indiens sur les Blancs montrent encore l'universalité des manières de réfléchir sur les autres cultures, les autres peuples. Enfin, dans son dernier paragraphe, Levi-Strauss élargit de nouveau son propos : le pronom personnel indéfini « on » (l. 19, 20, 22) englobe l'ensemble de la population terrestre, comme les désignations universelles car imprécises de « celles qui... » (l. 20), « ceux qui... » (l. 21), « celui qui... » (l. 22) ou « le barbare » (l. 22).

En conclusion...

* Le regard sur l'autre peut être l'occasion de rétablir certaines vérités sur ces peuples lointains (Montaigne, Léry).

* Pour les Européens, regarder les « sauvages » des contrées lointaines, c'est en fait se regarder soi-même :

- parce qu'il n'existe qu'une espèce humaine (Levi-Strauss).

- parce que les Européens et les habitants des terres « exotiques » se ressemblent sur certains points (Montaigne, Léry, Voltaire, Levi-Strauss).

- parce que les pratiques et coutumes des Indiens renvoient les Européens à leurs propres pratiques ou à leur identité qui ne sont pas exemptes de défauts, sont parfois grandement critiquables (Montaigne, Léry, Levi-Strauss).

* L'appel à une autre culture dans la réflexion des auteurs peut relever d'un choix stratégique vis-à-vis de leurs lecteurs :

- présenter une autre culture est parfois simplement un détour, une stratégie, pour mieux critiquer la société française (Montaigne, Voltaire).

- pour Voltaire, seul parmi les quatre auteurs à s'emparer de la fiction pour développer sa pensée, quand les autres auteurs usent de l'argumentation directe, le regard de l'étranger sur les Français met à distance leur culture.

- pour Levi-Strauss, les comparaisons, les citations de termes utilisés par certains peuples pour désigner ceux qui leur sont étrangers, sont une manière de pouvoir ensuite universaliser sa réflexion, de l'étendre au monde entier. Il le fait plus que les autres auteurs, sans doute parce qu'il appartient à une époque où l'ensemble de la planète est connue, où les échanges sont plus nombreux, où la décolonisation est en route, où il y a désormais un recul sur les recherches ethnologiques.

* Le terme à retenir est sans doute celui de Levi-Strauss : le « relativisme culturel », compris comme le souhait d'accepter chaque culture dans sa valeur propre,sans hiérarchie entre les civilisations.

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