Fin de lecture analytique de l'extrait 2 de La Controverse (1ères ES et L)

Publié le par Yann Le Texier

Fin de lecture analytique de l'extrait 2 de La Controverse (1ères ES et L)

II- Las Casas dénonce les méfaits de la colonisation depuis ses débuts

* Tableau précis de ce qui se déroule en Amérique (hypotypose)

→ précision des descriptions :

- énumération très précise des différents « procédés » employés par les Espagnols pour faire souffrir et tuer les Indiens (l. 43-46 & l. 56-60), soulignée par la répétition des indications temporelles (l’adverbe « quelquefois », la locution « d’autres fois », la conjonction « ou bien »), des verbes d’actions (« embroche », « entoure », « met », etc : actions, gestes détaillés, comme décomposés pour la présentation par Las Casas).

- description détaillée de l’aspect des visages des Indiens marqués au fer l. 13-18 : répétition des mots de la même famille que « marque », précision de la « lettre G » avec explication du sens de cette lettre (guerre).

- cet aspect visuel se concrétise quand Las Casas montre un dessin (l. 19-21) : verbes liés à la vue (« montre », « examine », « voit »).

Donc volonté de Las Casas de transporter son public en Amérique, de reconstituer des scènes vécues.

→ Outre les éléments visuels, Las Casas évoque aussi d’autres sens : l’odorat (« effroyable puanteur » l. 23), l’ouïe (paroles répétées au style direct l. 5, 7-8).

→ emploi de chiffres qui donnent une impression de précision (« treize » ; « millions » : NB. Ce 2ème chiffre est peu précis malgré tout).

→ emploi de comparaisons qui sont évocatrices, permettent de mieux décrire : « comme des animaux privés de raison » (l. 9-10), « comme du vieux papier » (l. 18), « comme des bêtes à l’abattoir » (l. 39), « comme des porcs » (l. 59).

* Las Casas choisit de lister les horreurs vécues par les Indiens (« toutes les horreurs humaines » l. 56 : il emploie ce pluriel qui résume l’ensemble des horreurs perpétrées par les Espagnols sur les Indiens, « toutes » et « humaines » semblant marquer une volonté d’affirmer que les Espagnols n’ont rien épargné aux Indiens) :

→ marquage au fer rouge (l. 13-18) : répétition du verbe « marquer » + nom « marques », manière d’insister sur l’agression physique dont sont victimes les Indiens. D’autant plus qu’elle s’opère sur le visage des Indiens (le mot « visage(s) » est énoncé deux fois).

→ insistance sur les morts nombreuses : annonce dès la 1ère phrase de Las Casas (« métal funeste » : association de l’adjectif porteur de mort à l’or) ; champ lexical de la mort : « ils meurent par milliers » (l. 23), « exterminés » (l. 35 : mot encore plus fort, soulignant le projet des Espagnols de les éliminer jusqu’au dernier), « abattoir » (l. 39), « embroche » (l. 43), « fracasse le crâne » (l. 57), « noie » (l. 58), « dévorent » (l. 59), « ouvrira un ventre de femme » (l. 60). Noter que les pluriels chiffrant ces morts montrent aussi combien les crimes sont immenses (milliers, puis millions : chiffre croissant pour insister).

* Las Casas insiste sur le fait que les Indiens sont réduits en esclavage et victimes de la colonisation :

→ de nombreuses phrases sont construites grammaticalement avec un pronom complément (COD) pour désigner les Indiens, en position de subir l’action à laquelle le verbe renvoie : « on les marquait » (l. 13 : sujet = les Espagnols ; « les » = les Indiens) ; « on les a jetés en masse » (l. 22) ; « on les embroche » (l. 43) ; etc.

De plus, on peut trouver des phrases à la voie passive qui ont le même effet de sens : « ils ont été exterminés » (l. 34-35 : « ils » sujet de la phrase à la voie passive : ils ne sont pas acteurs de l’extermination, mais victimes).

→ les Indiens sont comparés à des animaux, signe qu’on ne les traite pas mieux que ceux-ci : l. 8-10, l. 59. Ou leur visage est comparé à un objet : « comme du vieux papier ». Ils ne sont pas considérés comme des êtres humains à part entière.

→ la répétition du mot « propriétaire » (l. 14-15) est historique (les Indiens étaient la propriété des colons), mais souligne aussi le rang des Indiens « esclaves » (l. 14).

* Las Casas débute son intervention en soulignant que la motivation première des Espagnols est la recherche de l’or, l’enrichissement de l’Espagne :

→ dès la première phrase de son intervention, il choisit cet angle d’attaque (« or » apparaît dès la ligne 2). Il répète le mot (l. 2, l. 5 X3, l. 7, l. 8 + « ce métal funeste » l. 2-3), donnant ainsi l’impression qu’il s’agit d’une obsession pour les Espagnols.

→ la 1ère phrase est à la voie passive : « les Espagnols » (l. 1) = sujet grammatical des deux verbes, mais l’or est complément d’agent = sujet réel, acteur des Espagnols qui sont agis par ce métal. Le terme « animés » peut signifier, outre le mouvement (les Espagnols agissent pour trouver de l’or ; cf. verbe « poussés), la vie (« anima » en latin = souffle, vie) : ils ne vivent donc que par et pour l’or, ce qui les réduits à être peu respectables. « Tout est soumis à l’or, tout » (l. 8) : usage répété de manière proche de ce pronom indéfini, qui englobe les hommes, les choses, la nature. Las Casas élargit ainsi le propos pour montrer encore plus combien la recherche de l’or est la seule et unique motivation des Espagnols.

L’évocation des « mines d’or et d’argent » (l. 22-23) accentue encore cet angle d’attaque choisi par Las Casas pour déconsidérer les Espagnols, ramener leur colonisation à des considérations bien basses.

→ suivant la remarque précédente, la recherche de l’or est réduite à un instinct primaire donc incontrôlable et insatiable : la soif, la faim : « la terrible soif de l’or » (l. 2) ; « ils doivent le manger » (l. 7-8).

* Las Casas montre que c’est l’ensemble de la colonisation qui est remise en question :

→ il utilise à de nombreuses reprises des termes temporels qui insistent sur le fait qu’il englobe dans ses propos la colonisation espagnole depuis qu’elle a débuté et jusqu’au moment où il s’exprime : « Depuis les tout premiers contacts » (l. 1 : mise en évidence en tête d’intervention, de réplique, de phrase) ; « il y a plus d’un demi-siècle » (l. 4 : même phrase que l’expression précédente, phrase qui se trouve ainsi encadrée par ces deux expressions) ; « depuis » (l. 4 : encore en évidence en tête de phrase) ; « depuis le début » (l. 9 : répétition du mot « depuis ») ; « dès la conquête » (l. 13 : en tête de phrase et après la didascalie = en évidence), enchaîné dans le même bout de réplique avec « aujourd’hui » (l. 15) ; « dès le début » (l. 22).

Le présent d’habitude est employé pour marquer le fait que les faits cités sont répétés et non des exceptions. De plus, dans la 2ème partie de l’extrait, la répétition de « quelquefois », « d’autres fois », « ou bien », renforce cette impression.

III- Comment Las Casas tente-t-il d’imposer son opinion ?

NB 1. Un certain nombre d’éléments énoncés dans partie II peut être repris ici, mais d’une autre manière, puisqu’il s’agit dans cette partie III de se focaliser sur les éléments de stratégie argumentative de Las Casas.

NB 2. Pour rappel, notamment dans cette partie, vous devez toujours tenir compte du double public visé :

- interne à la pièce quand Las Casas s’adresse au Légat, à Sépulvéda,

- externe à la pièce quand il s’agit de s’adresser aux spectateurs de la pièce.

C’est ce que l’on appelle la double énonciation, propre au genre théâtral.

* Las Casas cherche à impressionner son public dès le départ. Il recrée ainsi des scènes qui se sont déroulées sur le sol américain, afin de rendre concrètes ses évocations (les personnages et les spectateurs peuvent se les imaginer), et afin de choquer ses auditeurs :

→ voir ce que nous avons évoqué dans la partie II sur les descriptions précises.

→ les nombreuses comparaisons utilisées par Las Casas sont à la fois porteuses d’images et peuvent choquer : l. 9-10, l. 18, l. 24, l. 39, l. 59.

→ l’accumulation rapide, dans la 2ème partie de l’extrait, des différentes tortures et morts horribles infligées aux Indiens vise aussi à ébranler le public, à susciter une émotion, une réaction de dégoût, d’horreur (l. 43 à 46 + l. 56 à 60). Ce qui renforce encore cette énumération est : la courte longueur des phrases, ou des groupes verbaux (pour frapper l’auditeur) ; la reproduction d’un même schéma syntaxique (« on » + « les », COD désignant les Indiens sur lesquels l’action porte + verbe se rapportant à une torture, à la mort).

→ l’évocation d’horreurs infligées à des enfants et des femmes, souvent associés à l’idée d’êtres plus faibles, plus fragiles que des hommes : manière de créer du pathétique.

→ Las Casas montre que les Espagnols font de l’humour, sordide, à partir de leurs pratiques abominables : ironie de la phrase « Allez porter les lettres » ; les paris pour ouvrir les ventres des femmes.

→Las Casas use aussi du cadre religieux de la controverse (représentants religieux, sauf Sépulvéda ; lieu = couvent) pour choquer son public immédiat : « par groupes de treize » + « pour honorer le Christ et les douze apôtres » répété en « Le Seigneur a été « honoré » par toutes les horreurs humaines » : la religion chrétienne prône le respect de l’autre, l’amour du prochain, mais est ici utilisée pour légitimer les massacres. La contradiction ne peut que choquer, surtout des religieux. Le terme « honorer », répété, et mis entre parenthèses la 2ème fois pour souligner son caractère ironique, met en évidence cette volonté de créer le scandale, de frapper fort dès le début de son intervention.

* Las Casas veut montrer qu’il maîtrise son sujet, notamment parce qu’il a vécu auprès des Indiens, qu’il a été témoin direct de ce qu’il évoque. Il montre ainsi que son propos est plus légitime qu’un autre : il sait que Sépulvéda ne s’est jamais rendu sur place donc il pense ainsi décrédibiliser à l’avance la parole de celui-ci. Il sait aussi que le légat ne s’est jamais rendu sur place : il peut ainsi l’impressionner par sa connaissance des indiens et des conditions de la conquête.

→ L’évocation du livre que Las Casas écrit souligne que le sujet lui tient à cœur et qu’il a de la matière pour écrire sur la question.

→ Las Casas (nous l’avions dit en partie I) est très affirmatif (phrases affirmatives, le plus souvent ; mode verbal = l’indicatif ; pas de modalisateurs de doute, exprimant des nuances du type « sans doute », « probablement », etc) : il est sûr de lui. Il impose ce qu’il affirme.

→ il accumule les exemples dans toute cette partie de son intervention.

→ il est capable de citer des phrases prononcées en Amérique, par les Espagnols et par les Indiens (cf. phrases rapportées au style direct, fidèlement à leur forme d’origine).

→ il est capable d’expliquer au Supérieur ce que signifie l’expression « allez porter les lettres ! »

→il s’exprime sans notes (l. 11-12 : insistance sur cet aspect). Il est capable d’improviser car il connaît son sujet.

→ phrase d’appui à ce qu’il affirme : « Oui, je vous dis la vérité ! » (l. 55).

* L’émotion de Las Casas monte au fur et à mesure :

→ didascalie l. 26

→ abondance des phrases exclamatives ; phrases de plus en plus courtes ou au rythme de plus en plus haché

→ Cette émotion est à la fois porteuse : Las Casas souhaite faire partager à son public sa révolte, son indignation. Il veut que les public ait pitié du sort des Indiens (« malheureux Indiens » l. 8-9 ; « effroyable puanteur » l. 23 ; « horreurs humaines » l. 56 ; comparaisons à des animaux ; liste longue des souffrances de ce peuple ; chiffres élevés de « milliers » puis « millions »).

→ on peut légitimement se demander si cette émotion ne risque pas de se retourner contre Las Casas dans la suite de la pièce : trop d’émotion montre aussi la faiblesse d’une personne, le fait qu’elle ne se maîtrise peut-être pas assez, et ceci s’oppose à une réflexion rationnelle, logique, posée. Mais dans cet extrait, rien ne nous permet de le vérifier. Il ne faut donc pas s’appesantir sur cet aspect.

* Pourquoi Las Casas n’aborde-t-il pas de front la question posée par la controverse (les Indiens ont-ils une âme ?) :

→ il dresse un tableau de la situation sur place pour ceux qui n’y sont pas allés. C’est un préliminaire pour ensuite évoquer les Indiens eux-mêmes.

→ comme il le fera souvent ensuite, il cherche à déplacer le regard sur les Espagnols, à faire en sorte que les débats ne portent pas seulement sur les Indiens, mais sur les Espagnols, dans une comparaison porteuse de sens pour répondre à la question de l’intelligence des Indiens. Accuser les Espagnols, c’est montrer où sont les torts, où sont véritablement les défauts.

→ il précise juste avant notre passage : « Je vais m’efforcer de dire la vérité sur ceux à qui nous sommes en train d’enlever la vie ».

→il veut que le public prenne les Indiens en pitié.

Conclusion : (pistes possibles : donner les réponses à ces questions)

* Comment Las Casas apparaît-il au spectateur de notre époque dès le début de cette pièce ?

* Comment cet extrait permet-il d’entrer dans le vif du sujet de la controverse ?

* Comment les personnages apparaissent-ils au spectateur dans cet extrait ?

* Quelles questions le spectateur se pose-t-il, et qui trouveront réponse dans la suite ?

* Quel est l’intérêt du dialogue pour présenter les idées développées ici ?

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