Corrigé du devoir sur 1984 de George Orwell (séquence 2)

Publié le par Yann Le Texier

 

1) Éléments de biographie sur George Orwell

- Orwell (de son vrai nom Éric Blair) démissionne du poste occupé de 1922 à 1927 comme sergent dans la police impériale anglaise en Birmanie. Il se juge incapable de continuer à servir une idéologie répressive, celle de la colonisation anglaise. Il va vivre ensuite dans la misère.

- Il s'engage dans la guerre d'Espagne en 1936 dans les rangs du POUM (Parti Ouvrier d'Unification Marxiste), parti opposé au dictateur Franco. Il est grièvement blessé au combat (il sera pour cette raison réformé lors de la 2nde Guerre mondiale).

- Durant la Guerre d'Espagne, il se retrouve au milieu de querelles politiques internes aux différents opposants à Franco. Il est attristé de voir que les opposants ne savent pas s'entendre pour une cause commune. Il observe aussi que les communistes semblent plus attentifs à s'imposer dans les différentes factions qui forment la résistance à Franco qu'à défendre des valeurs démocratiques. 

- Durant la 2nde Guerre mondiale, il travaille comme journaliste pour la BBC, tout en écrivant des essais politiques.

- En 1936, il réalise un reportage (Le Quai de Wigan) auprès des chômeurs des régions minières.

 

Tous ces éléments biographiques montrent certaines constantes : Orwell, plutôt ancré politiquement à gauche, est attentif au sort des plus pauvres, des plus démunis. Il combat aussi toutes les idéologies et les formes de pouvoir qui cherchent à s'imposer de manière autoritaire. Il s'oppose aux régimes (notamment le stalinisme) qui, sous prétexte de construire une société meilleure, plus propice au bonheur des citoyens qui la composent, restreint les libertés individuelles.     

 

2) La dénonciation du totalitarisme dans 1984 ou comment maîtriser entièrement un individu

 

a) Rédigez une définition simple et précise du totalitarisme.

- Selon le CNTRL : système politico-économique cherchant à imposer son mode de pensée considéré comme le seul possible.

- Selon le Larousse : système politique dans lequel l’État, au nom d'une idéologie, exerce une mainmise sur la totalité des activités individuelles.

- Raymond Aaron, philosophe français du XXè siècle considère que cinq éléments caractérisent un régime totalitaire :

« 1) Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l'activité politique. 2) Le parti monopolistique est animé ou armé d'une idéologie à laquelle il confère une autorité absolue et qui, par la suite, devient la vérité officielle de l’État. 3) Pour répandre cette vérité officielle, l’État se réserve à son tour un double monopole, le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion. L'ensemble des moyens de communication, radio, télévision, presse, est dirigé, commandé, par l’État et ceux qui le représentent. 4) La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l’État et deviennent, d'une certaine façon, partie de l’État lui-même. Comme l’État est inséparable de son idéologie, la plupart des activités économiques et professionnelles sont colorées par la vérité officielle. 5) Tout étant désormais activité d’État et toute activité d’État étant soumise à l'idéologie,  une faute commise dans une activité économique ou professionnelle est simultanément une faute idéologique. D'où, au point d'arrivée, une politisation, une transfiguration idéologique de toutes les fautes possibles des individus et, en conclusion, une terreur à la fois policière et idéologique. […] Le phénomène est parfait lorsque tous ces éléments sont réunis et pleinement accomplis. » (Raymond Aaron, Démocratie et Totalitarisme, Folio Essais, Gallimard, 1965)    

 

b) L’espace sous contrôle :

- un passage du roman qui montre que le Parti contrôle l’ensemble des lieux de vie et de travail des habitants :

* pp. 9-11 : chez Winston, début du roman. Le portrait placé dans l'escalier à chaque palier semble fixer du regard ceux qui passent devant lui et même les suivre dans leurs déplacements. Dans les rues également, « de tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard ». Les espaces publics et privés sont donc sous contrôle permanent de Big Brother, de manière symbolique par ce portrait inquisiteur et la phrase directement adressée à celui qui le regarde (« Big Brother vous regarde »), et de manière réelle par la présence des télécrans et des hélicoptères qui viennent « mettre le nez aux fenêtres des gens ». Le télécran capte « tous les sons émis par Winston » chez lui et est également vu par l'intermédiaire de la plaque de métal qui le filme. Les termes liés au regard de la Police, par ce télécran, sont nombreux dans cet extrait, soulignant que les citoyens sont sans cesse surveillés et que toute attitude jugée un peu suspecte sera sanctionnée : c'est ainsi qu'il est noté qu'il n'est pas prudent de rester longtemps chez soi dos au télécran.

* pp. 79-80 : à la cantine, Winston observe que la jeune fille déjà repérée s'est assise non loin de lui. Il la soupçonne d'être une espionne à la solde du Parti. Il se sent donc surveillé pour ce qu'il pourrait dire ou laisser paraître. Une nouvelle fois, la surveillance est à la fois auditive et visuelle (« Elle le regardait du coin de l’œil, mais avec une curieuse intensité » ; « Pourquoi le surveillait-elle ? » ; « son but réel avait été de l'écouter » ; elle est un « espion amateur »). Par ailleurs, un immense télécran surveille l'ensemble de ceux qui mangent et il est nécessaire pour chacun de se contrôler soi-même en permanence : « il était terriblement dangereux de laisser les pensées s'égarer quand on était dans un lieu public ou dans le champ d'un télécran ». Les citoyens doivent être totalement transparents aux yeux de la police. Si l'on a « quelque chose à cacher », on est suspect.

* p. 147 : l'ensemble du territoire est surveillé, quadrillé par des « patrouilles », et même les zones rurales sont sous contrôle grâce au « microphones cachés par lesquels la voix peut être enregistrée et reconnue ». Les membres du Parti tel que Winston peuvent attirer l'attention quand ils se déplacent (seuls notamment) puisqu'il est possible de se poser la question de la raison du voyage : ils peuvent se voir examiner leurs papiers et qu'on leur pose « des questions embarrassantes ». Aucune liberté n'est donc laissé aux habitants de se déplacer sur le territoire et on apprend ici qu'il faut faire viser son passeport dès qu'on se déplace de plus d'une centaine de kilomètres.  

 

- quel(s) lieu(x) peut/peuvent paraître en apparence hors du contrôle du Parti ?

* l'alcôve chez Winston où il n'est pas vu par le télécran (p. 14). Il est entendu mais peut écrire son journal secret sans être vu par le télécran.

* le coin de campagne où Winston et Julia se retrouvent (pp. 149-151), où ils ne sont pas vus par un télécran, où il n'y a pas de « mikado », de microphone caché pour les entendre. Et une patrouille de la police ne passerait pas inaperçue.

* la chambre chez M. Charrington où Winston et Julia se retrouvent, dans le quartier prolétaire, bien moins contrôlé que ceux où habitent les membres du Parti. Elle paraît dépourvue de télécran.

* le domicile de O'Brien (pp. 121-122 & pp. 211-216) puisque celui-ci paraît pouvoir appartenir à la résistance tout en donnant l'illusion d'être un dignitaire du Parti. Il a aussi la possibilité de couper le télécran pendant quelques minutes, et de ne plus être donc écouté ou vu par les organes de surveillance du Parti.

 

c) Le temps maîtrisé par le Parti :

- la journée de travail :

- Réveil à sept heures un quart, « heure du lever des employés de bureau » (p. 43). Trois minutes plus tard, début de « l'heure de culture physique » (p. 44).

- Pas d'indication sur l'heure de début du travail le matin.

- Deux minutes de la haine à 11h (p. 18).

- Fin du travail le matin sans doute aux environs de 12h30 puisqu'au début du roman, Winston est rentré chez lui et qu'il y arrive vers 13h (p. 9). On sait aussi par ailleurs qu'il repart de chez lui au plus tard 20 minutes avant la reprise du travail (p. 38). 

- Reprise du travail à 14h30 après la pause déjeuner de midi (p. 38).

- Fin à 18h30 pour Julia (p. 142).

- Activités collectives le soir (pp. 104-105).

- Extinction des lumières à 23h30 pour le quartier de Winston (p. 126).

 

- la réécriture du passé :

* 1ère partie, chapitre IV : explications sur le métier de Winston et exemple concret. Il doit « rectifier » (et non « modifier ». Voir p. 52) des exemplaires du Times pour que les prédictions de Big Brother soient exactes par rapport à la réalité de ce qui se déroule au moment où Winston est à son poste. Le terme « rectifier » suppose que ce qui a été écrit dans le passé est une erreur involontaire et qu'il ne s'agit donc pas officiellement de tricher en faisant croire que le Parti veut mentir sur le fait que Big Brother s'est trompé. L'objectif est de donner l'image d'un Parti qui maîtrise tout et d'un leader qui est plus clairvoyant que tous les citoyens, qui analyse et sait en quelque sorte prévoir l'avenir. Les « trous de mémoire » brûlent les versions originales des documents puisque les journaux et magazines seront republiés. La mémoire n'est donc pas inscrite dans des archives immuables. Le Parti réécrit sans cesse les archives pour qu'elles correspondent à la réalité des faits, du moins à la réalité que les médias dirigés par le Parti mettent en place. La mémoire n'est pas figée, elle se réécrit sans cesse, ou du moins est remplacée par une autre, choisie, la version précédente finissant dans un « trou », dans l'oubli.  

* pp. 99-101 : Winston a la preuve que trois hommes, présentés environ 10 ans plus tôt comme des conspirationnistes contre le Parti, n'ont pu commettre les crimes dont ils se sont eux-mêmes accusés. C'est une photographie qu'il a par erreur entre les mains, qui lui en donne la preuve concrète et irréfutable. Il se retrouve donc confronté à une preuve que la réalité diffusée par le Parti est fausse. Il le sait par son travail. Mais l'essentiel de ce qu'il réécrit n'est que langage (les prévisions de production, les nouvelles du front, …). Ici, il se rend compte que la présentation officielle de la vie de personnes réelles a été faussée, au prix de l'existence même de ces personnes qui ont été exécutées. Elles ne sont donc pas coupables de ce qu'on les a accusées, et le Parti le sait. Winston a la preuve indéfectible que le Parti ne réécrit pas l'Histoire au profit du bonheur ou de la stabilité du pays, mais seulement pour sa propre pérennité politique.

« Celui qui a le contrôle du passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé » (p. 47).

* Winston s'étonne que la population ne se souvienne pas des contradictions dans les annonces faites sur les télécrans : annonces de baisse ou d'augmentation de rations de produits de première nécessité qui changent au fil des jours (p. 76), changement d'ennemi dans la guerre menée par Océania (p. 47). Le Parti réécrit donc aussi la mémoire individuelle inscrite au sein de chaque individu, par une maîtrise des esprits. La seule vérité est celle que le Parti construit, et non ce qui se déroule réellement. La population ne le sait pas. Il n’y a plus de réalité autre que celle écrite par le Parti, notamment par les archives.    

 

d) Le Novlangue : quels sont les principes et objectifs essentiels de la réécriture du dictionnaire énoncés par Syme dans les pages 67 à 72 de votre édition ?

La rénovation du dictionnaire va aboutir à la création d'une toute nouvelle langue (« personne ne parlera plus une autre langue » p. 67). Il ne s'agit donc pas d'une simple variation sur la langue employée par la population, mais d'un changement radical. Le travail essentiel des concepteurs de « l'édition définitive » du dictionnaire de la novlangue est de supprimer « des centaines de mots » (p. 67), surtout des verbes et adjectifs mais aussi des noms.

Comment procèdent-ils ? Ils éliminent les synonymes en ne gardant qu'un seul mot pour exprimer une idée, désigner un objet, un être, etc. Ils suppriment aussi les antonymes pour en créer de nouveaux en usant des techniques traditionnelles de la dérivation lexicale (par l'utilisation des préfixes par exemple). Le processus est le même pour les mots qui expriment des degrés de qualité ou de défaut (exemple : « plusbon » à la place d'« excellent »).

Quel est l'objectif ? Selon Syme, la langue est ainsi plus précise. Par exemple, les antonymes ne sont en fait pas les exacts contraires les uns des autres, ce que les nouveaux antonymes seront (exemple de « mauvais » et de « inbon » p. 68). En fait, les multiples nuances de la langue sont ainsi gommées et si la langue est plus précise, la pensée l'est moins, est moins nuancée, par le fait de la disparition de très nombreux mots aux sens approchants qui renvoient à des réalités légèrement différentes les unes des autres. Syme l'affirme sans détour : « le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée » (p. 69). « Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité » (p. 69). L'absence de liberté d'expression, de raisonnement est ainsi évidente. Syme déclare d'ailleurs que le crime par la pensée sera devenu impossible, crime qui renvoie justement à l'autonomie de la réflexion par chaque individu. Sans les mots, impossible de penser par soi-même. La révolte contre le Parti devient alors impossible car impensable, non conceptualisable.

 

e) L’individu nié : montrez que le Parti domine tous les aspects de la vie de chaque individu, en n’oubliant pas de donner de nombreux exemples.

- Le Parti domine la vie privée des individus : le quartier habité est choisi par le Parti et correspond à la hiérarchie sociale (p. 209 : les membres du Parti intérieur vivent dans un quartier spécifique) ; il est mal vu de se promener dans les quartiers prolétaires pour un membre du Parti (p. 106) ; l'emploi du temps est géré par le Parti, y compris les heures de sommeil et de réveil (ex. p. 179) ; chaque logement est surveillé en permanence par le biais des télécrans qui permettent d'avoir un regard total sur les lieux et d'entendre tout (Winston « pensa au télécran et à son oreille toujours ouverte. Ils pouvaient vous espionner nuit et jour » p. 208) : chacun est ainsi même surveillé durant ses heures de sommeil et toutes les phrases prononcées analysées ; les pénuries qui semblent organisées permettent aussi de garder chaque individu dans un état de vie socio-économique difficile, et dans une position l'attente de l'arrivée de certaines denrées de première nécessité (les lames de rasoir par exemple). Les mariages sont décidés par des membres du Parti (p. 84-85). La sexualité elle-même est encadrée (pp. 166-167).

- Les télécrans, par ce qu'ils diffusent, orientent la vision de la réalité des habitants. Au final, le lecteur ne sait plus ce qui est vrai ou faux : les guerres sont-elles permanentes, sont-elles réelles ? Big Brother ou Goldstein existent-ils ou sont-ils une création du Parti ? Les voix, les images sont diffusées dans tous les lieux que les habitants traversent, rues ou cafés compris.

- Le Parti domine chaque individu grâce à son emploi, que ce soit par la présence là aussi permanente des télécrans (devant le bureau de Winston, dans la cantine, aux toilettes p. 135) ou par les tâches répétitives et peu créatives de chacun (p. 162-163 pour Julia). Le travail continue en dehors du lieu où les habitants sont employés (p. 162). Les minutes quotidiennes de la haine permettent de rassembler tout le monde, de repérer ceux qui seraient moins investis dans le déversement d'une agressivité suscitée par le Parti pour mieux la canaliser, la contrôler. Les repas pris à la cantine sont encore une occasion de surveiller les employés (Winston y mange souvent midi et soir).

- L'ensemble des loisirs, du temps libre est aussi contraint : la plupart des individus se sent obligé de participer à un certain nombre de rassemblements collectifs (pp. 104-105, p. 152, pp. 161-162). Ils sont ainsi surveillés par les voisins, les collègues. Chacun devient l'espion du Parti. Chacun tente de donner une image de soi satisfaisante (Winston tente de montrer qu'il hait Goldstein ou les prisonniers de guerre en jouant son rôle de citoyen fidèle). La loterie que les prolétaires suivent avec assiduité est « leur plaisir, leur folie, leur calmant, leur stimulant intellectuel » (p. 108) ; le pouvoir s'impose en régulant les émotions du peuple, en les canalisant dans des activités précises. 

- Les enfants, à l'école, sont bien entendu endoctrinés : Winston lit un manuel qui leur est destiné et leur donne une certaine image de la société dans laquelle ils vivent (p. 92 & suivantes). Ils deviennent ensuite les meilleurs alliés du Parti, dénonçant parfois même leurs parents (Parsons est dénoncé par sa fille p. 290).

- Même dans les lieux qui paraissent plus éloignés du contrôle du Parti, le contrôle sur la vie des individus est omnipotent. Les prolétaires sont ainsi abreuvés par de la littérature ou des chansons qui les maintiennent dans un état de pauvreté intellectuelle. En pleine nature, des micros peuvent enregistrer les conversations des passants (comme quand Winston et Julia se retrouvent la première fois p. 147 & 149). 

 

3) Un roman, outil de dénonciation et de réflexion

a) - Qu’est-ce qu’une utopie, au sens littéraire du terme ?

- Selon le Larousse : construction imaginaire et rigoureuse d'une société qui constitue, par rapport à celui qui la réalise, un idéal ou un contre-idéal.

- Au début de l'exposition de la BNF sur l'utopie (je ne cite pas, je synthétise) : genre littéraire fondé par Thomas More (le mot est créé à partir du grec : « ou » = non ; « topos » = lieu. Donc : en aucun lieu) où les auteurs avaient pour ambition de proposer d'autres sociétés possibles.

Caractéristiques : a) recours à la fiction b) pour décrire une société idéale c) dans une géographie imaginaire, d) souvent dans le cadre d'un récit de voyage purement romanesque. Mais imaginaire ou fictif ne veut pas dire impossible : les utopies du XVI au XVIIIè siècles critiquent l'ordre existant, réel, et veulent le réformer en profondeur. La fiction permet aussi de décrire la société imaginée de manière précise et concrète pour le lecteur. Il ne s'agit pas pour ces hommes d'attendre un au-delà providentiel mais de construire ici et maintenant un système social et politique qui vienne à bout des misères humaines (guerres, famines, et ce que les auteurs considèrent comme des vices), en proposant d'autres modes de vie et de gouvernance qui apportent le bonheur sur terre.

 

- Donnez un exemple d’une œuvre présentant un système utopique.

Le roman qui a donné son nom à ce genre littéraire est Utopia (ou : L'Utopie, de Thomas More, 1516).

Par ailleurs, Campanella a écrit La Cité du soleil (1623). Francis Bacon est l'auteur de La Nouvelle Atlantide (1627). On peut encore citer Oceana de Harrington (1656) ou Code de la nature de Morelly (1755).

 

b) - Qu’est-ce qu’une contre-utopie ?

Le mot est construit comme un antonyme de « utopie ». Pourtant, il garde quelques éléments définitoires de ce mot (voir les a, b, c, d ci-dessus). Il s'agit toujours de récits de fiction, souvent basés dans un ailleurs imaginaire, et qui présentent une société au fonctionnement différent de celle des lecteurs. La différence avec l'utopie réside dans le fait que l'anti-utopie ne propose pas une société idéale, propice au bonheur de ses habitants, au contraire. Le pouvoir en place est souvent totalitaire ; l'environnement peut ne pas être du tout propice à l'existence humaine ; le bonheur des individus n'existe pas ou plus (quand il s'agit de sociétés futuristes). Le souci des auteurs de proposer un contre-modèle rejoint néanmoins la volonté critique des utopistes : les lecteurs peuvent retrouver le reflet éloigné de leurs activités, modes de vie, et prendre conscience des dérives possibles de certaines idéologies bien réelles, de certaines attitudes bien présentes. Noter que l’on parle aussi, entre autres, d’anti-utopie, et de dystopie.  

 

- En quoi le roman 1984 peut-il être qualifié de contre-utopie ?

Le roman d'Orwell propose une société totalitaire, où la population vit largement dans la misère économique, s'épuise à la tâche, où toute liberté individuelle a disparu. Le bonheur devient même une notion qui n'a pas de sens pour la population d'Océania. Il s'agit bien d'une utopie au sens que l'auteur construit un récit dans un monde qui n'existe pas dans le présent du lecteur (même s'il s'agit bien de la planète Terre, et de la ville de Londres), où la société ne fonctionne pas comme la société anglaise de l'après-guerre. Et il s'agit bien de réagir aux sociétés totalitaires du moment (nazisme, communisme), de les critiquer. 

 

c) - De quels régimes politiques réels du XXè siècle Orwell s’est-il inspiré pour écrire 1984 ?

Le nazisme et le communisme soviétique (stalinien).

Il existe des ressemblances entre le modèle utopique et ces deux sociétés totalitaires. L'utopie offre en effet le modèle d’une société à construire, en balayant la société construite jusqu’à présent. Elle rêve d’idéal, donc d’une forme de pureté sociale et humaine. L’État y occupe souvent une place prépondérante, afin d’offrir à chaque individu une forme de bonheur imposé mais jugé incontournable (le bonheur par la force…). 

- Quels sont les aspects de ces régimes qui apparaissent dans le roman ?

Pour répondre, il est aisé de se servir des cinq caractéristiques de R. Aaron :

1- Monopole de l'activité politique dévolue au parti unique : le Parti est toujours désigné ainsi, sans précisions, signe qu'il n'en existe pas d'autres, ce que la majuscule souligne aussi. Il n'existe pas d'opposition officielle (celle de Goldstein est souterraine et il est fortement suggéré qu'elle est inventée par le Parti pour asseoir son pouvoir). À part les prolétaires, tout le monde appartient au Parti (extérieur ou intérieur), vit dans des quartiers réservés aux membres du Parti, a un matricule signalant son appartenance au Parti. Les personnages du roman travaillent dans des organismes d'État.  « Collectivement, le Parti possède tout en Océania, car il contrôle tout et dispose des produits comme il l'entend » (p. 256). On pourrait ajouter qu'il dispose des citoyens comme il l'entend.

2- Une idéologie qui est vérité officielle de l'État : « Big Brother est le masque sous lequel le Parti choisit de se montrer au monde » (p. 258) ; les dirigeants d'Océania « ne sont pas unis par les liens du sang, mais par leur adhésion à une doctrine commune » (p. 259) ; « la société océanienne repose, en fin de compte, sur la croyance que Big Brother est omnipotent et le Parti infaillible » (p. 263). Le passage de Winston en salle de torture illustre l'idée de vérité officielle : on le soigne afin qu'il soit intimement persuadé que toute la propagande du Parti est vraie. La falsification continuelle du passé, celle à laquelle Winston travaille, est effectuée au « Ministère de la Vérité ». Les citoyens intègrent dans leur mode de pensée les contradictions nées de cette réécriture permanente de la vérité, qui vise surtout à couper chacun de son passé, et à légitimer l'infaillibilité du Parti qui ne se trompe soi-disant jamais : c'est la « doublepensée » qui permet de réorienter ses propres souvenirs et se persuader ainsi « que la réalité n'est pas violée » (p. 265). « Pour diriger et continuer à diriger, il faut être capable de modifier le sens de la réalité » (p. 266). L'idéologie officielle d'État est basée sur quelques principes : une hiérarchie sociale établie (Parti intérieur, Parti extérieur, prolétaires), la bonté et l'infaillibilité du Parti qui œuvre à la sécurité et au bien-être de chaque citoyen, le progrès que le Parti construit au bénéfice du peuple, l'idée que le Parti par son infaillibilité sait mieux que chacun ce qui est mieux pour le pays, mais aussi individuellement pour chaque individu.

3- Monopole des moyens de force et de persuasion détenus par le Parti : le Parti dispose d'armées importantes (avec des appelés qui vont au front), d'une police importante afin de surveiller chaque individu partout et tout le temps. On imagine aussi qu'il faut un nombre conséquent de surveillants des télécrans afin de détecter les dissidents.

4- Monopole des activités économiques et professionnelles : à part peut-être quelques bars ou épiceries, il semble que l'ensemble des activités soient sous l'emprise du Parti. Les annonces continuelles aux télécrans des dépassements de prévisions de production montrent que le Parti programme des quotas de production dans ses usines (par des « plans ») et affiche les résultats (exemple pour les lacets p. 356). Les personnages du roman sont membres du Parti et travaillent donc dans des Ministères. Le lecteur a ainsi l'impression que les activités professionnelles tournent autour d'activités d'État.

5- Toute faute commise devient une faute idéologique : l'amour entre Winston et Julia, qui relève d'un choix personnel du couple, est jugé comme une faute contre le Parti, puisque cette relation, interdite, s'interpose entre eux et Big Brother.

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