Que retenir du groupement de textes de la séquence 1 "Voyage et altérité" ?

Publié le par Yann Le Texier

"Le Voyageur contemplant une mer de nuages" par Caspar David Friedrich (1818)

"Le Voyageur contemplant une mer de nuages" par Caspar David Friedrich (1818)

 

Introduction :

- Définitions (du site CNTRL) :

→ « voyage » : [je n'ai gardé que les définitions qui nous concernent ici] 1. (définition générale) Déplacement que l'on fait, généralement sur une longue distance, hors de son domicile habituel. 2. Déplacement que l'on fait dans un but précis (généralement politique, économique, scientifique, religieux...). 3. Déplacement fait par des particuliers dans un but d'agrément, de loisirs, de dépaysement, de découverte.

→ « altérité » : PHILOS. Caractère, qualité de ce qui est autre, distinct.

 

Les textes du groupement :

 

L'intitulé général, « voyage et altérité » suppose des déplacements permettant au voyageur d'être confronté à l'altérité, à ce qui est différent de lui, peu importe l'objet de cette différence. La « rencontre » intégrée dans l'intitulé de la problématique de la séquence 1 est donc ici celle du voyageur avec une culture différente de la sienne, des populations qu'il ne connaît pas, des paysages différents de ceux qu'il traverse habituellement.

 

* Les voyages sont différents selon les auteurs, si l'on se place dans une perspective européenne :

- Des Européens vers d'autres contrées : Nerval au Caire, Bouvier en Yougoslavie.

- Des représentants de populations extra-européennes vers l'Europe, la France en l’occurrence : le Persan de Montesquieu, Nancy Houston.

 

* Les textes permettent donc de rendre compte du vécu du voyageur confronté à des contrées et des populations étrangères :

- Le voyageur peut être simplement surpris, étonné, par ce qu'il découvre. L'étonnement peut aussi marquer une absence de compréhension : Rica dans les Lettres persanes (lettre 30 : « qui va jusqu’à l'extravagance » l. 1 ; « chose admirable ! » l. 8 ; « je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare » l. 11-12 ; lettre 99 : « étonnants » l. 1 ; « on ne saurait croire » l. 3 ; « qui pourrait le croire ? » l. 14) ; Bouvier (description admirative de la pouliche l. 5-10).

- Le voyageur a l'impression d'être confronté à un mur, les différences créant un fossé entre lui et les personnes rencontrées : Houston (barrière de la langue : « la langue. Mur opaque. Êtres impénétrables » l. 11-12 ; « on est vite repéré » l. 15 ; « on n'est pas d'ici » l. 16 ; « les gens ricanent, vous regardent de travers » l. 19 ; ). Elle insiste sur le fait que la rencontre avec l'étranger est angoissante, crée de la détresse.

- Le voyageur reste lui-même, se coupe de l'environnement dans lequel il se déplace ou ne parvient pas à créer des relations avec les personnes qui l'environnent : l'Anglais de Nerval (qui a même peur de l’environnement dans lequel il se déplace) ; le Persan (lettre 30).

 

* Les textes interrogent aussi ce que le voyageur peut ou non retirer de son voyage :

- Il peut simplement s'étonner (voir ci-avant).

- Il peut vouloir changer son regard sur le monde : Bouvier déclare que voyager permet de se retrouver sans repères, et donc de se laver les yeux, de renouveler entièrement son regard sur ce qui entoure. Houston note aussi cette perte de repères pour en souligner l'aspect angoissant pour le voyageur. Nerval évite d'être recommandé quand il arrive dans un pays pour ne pas être aidé dans sa découverte de cette nouvelle contrée.

- Il peut arriver en terre étrangère en voulant profiter de certains privilèges liés à sa fonction : Rousseau évoque les savants qui « voyagent par intérêt comme les autres » (l. 12-13) et non pour s'instruire comme on pourrait le penser. Ils sont défrayés, payés pour voyager.

- Le voyage peut aussi être un moyen pour le voyageur de se mettre en avant, de mettre en avant ce qu'il juge être de grandes qualités personnelles : Rousseau explique que nombreux sont ceux qui se déplacent non « pour étudier les hommes mais pour les instruire » car ils ont besoin « d'ostentation » (l. 17-18). 

 

* Certains textes proposent aussi des précisions sur le regard de l’Européen sur les pays/populations rencontrés :

- Nerval oppose son regard ouvert sur les personnes rencontrées au Caire (il souhaite « se mêler au peuple pour voir un détail curieux, une danse, une cérémonie » l. 6 ; veut aller dans les tavernes, « fraterniser avec un Arabe expansif » l. 8) et celui d'autres Européens qui craignent pour leur image personnelle, s'en vont gantés pour éviter tout contact avec la population locale qu'il peut considérer comme « suspect » (l. 19) ou avec le climat égyptien, le soleil, la poussière ou la peste. L'Anglais décrit par Nerval semble considérer cet environnement comme agressif, comme un danger.

- Houston observe que les Français regardent avec condescendance l'étranger qui tente de discuter en français avec eux, sous prétexte que leur maniement de la langue n'est pas excellent.

- Bouvier plaisante en jugeant que la pouliche suivie est ce qu'il avait vu « de plus femme en Yougoslavie » (l. 8).

- Rousseau note que de nombreux voyageurs veulent instruire les populations rencontrées, qu'ils jugent sans doute moins éduquées qu'eux-mêmes. Il relève aussi que de nombreux voyageurs n'observent pas les peuples rencontrés (l. 20-21), contrairement au philosophe. 

 

* Montesquieu et Houston sont des voyageurs en France : ils offrent aux Français un regard sur eux-mêmes par des étrangers :

- Pour Montesquieu, il s'agit d'une fiction afin de proposer un regard distancié. L'étranger est celui qui pose un regard neuf sur ce qui semble évident, acquis, quand on a vécu toute sa vie dans un univers. L'étranger déconstruit, pose des questions. Rica met en évidence dans la lettre 30 l'absence réel d'intérêt des Français pour ceux qui viennent d'ailleurs. Ils s'arrêtent à sa seule apparence. La dernière phrase peut notamment être comprise comme une incompréhension d'une autre culture que la culture française. Dans la lettre 99, les exagérations mettent en avant l'ironie de Rica, son amusement face à la mode si versatile des Parisiens, si attaché une fois encore à leur apparence. Rica peut aussi se permettre de critiquer vertement le roi, superficiel, qui impose cette superficialité à l'ensemble de Français.

- Houston note combien les Parisiens sont peu courtois accueillants vis-à-vis des étrangers, de ceux qui ne manient pas bien leur langue. Elle souligne que ceux-ci considèrent que leur langue est comme naturelle, acquise, et qu'ils ne comprennent pas comment on peut parler une autre langue que la leur. Elle dénonce une forme de culture auto-centrée.

 

* Enfin, de manière directe ou implicite, les explications des auteurs suggèrent une volonté de donner un mode d'emploi du « bon » voyageur, de critiquer les comportements jugés comme impropres à de réelles rencontres, des réelles découvertes :

- Le Persan (lettre 30) montre combien les Parisiens le regardent de manière superficielle puisqu'il disparaît à leurs yeux dès qu'il n'est plus costumé. Ils ne s'intéressent pas réellement à sa culture mais à l'apparence qu'il offre par son costume.

- Rousseau plaide constamment pour le voyage et se fait assez directif : « il est utile à l'homme de connaître tous les lieux où l'on peut vivre » (l. 1) ; « l'homme doit commencer par observer ses semblables » (l. 23-24).

- Par le contraste que Nerval offre entre sa manière de voyager et celle de l'Anglais caricaturé, il met en avant sa manière de penser la rencontre avec l'étranger, curieuse, ouverte, tournée vers l'autre, dans l'échange.

- Bouvier montre que « le voyage fournit des occasions de s'ébrouer » (l. 1), de se rincer l’œil, d'être plus ouvert en sortant de ses habitudes, de la routine.

- Houston elle-même, même si elle évoque l'angoisse que peut constituer le voyage, use parfois de termes moins péjoratifs : « déstabilisant » ; « déboussolant » (l. 5).

 

En conclusion...

 

* Les textes permettent de réfléchir à la fois sur l'attitude du voyageur, et sur l'accueil par les populations locales de celui-ci, entre ouverture des uns et des autres, et peur de la différence ou repli sur soi.

* Ils remettent en cause les opinions admises sur le voyage souvent envisagé comme extraordinaire, positif. Ils montrent que le voyage peut être aussi source d'angoisse, ou être motivé par des préoccupations qui ne concernent que le voyageur. Ce dernier peut aller au bout du monde mais ne pas entrer réellement en relation avec les populations rencontrées.

* Derrière la vision du voyage se profile donc la vision et l'autre et de soi-même (cf. problématique de la séquence + de la pièce de Carrière).  

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