Que retenir du tableau de Diego Rivera (séquence 1) ?

Publié le par Yann Le Texier

« La colonisation ou l’arrivée de Hernán Cortés à VeraCruz » (« Colonizacion o Llegada de Hernán Cortés a Veracruz »), peinture murale, Diego Rivera (1951) (Palais National, Mexico, Mexique)

 

Diego Rivera : quelques éléments biographiques

 

Peintre mexicain, né en 1886 et mort en 1957. Connu pour ses fresques murales et son engagement politique clairement marqué à gauche.

Mouvement artistique auquel il a participé : le muralisme.

Vers 20 ans Il va vivre en Europe, notamment à Paris, à Montmartre (LE quartier des peintres et des artistes à l’époque). Il est très ami avec un autre peintre : Modigliani.

Dans les années 20, il rentre au Mexique après la révolution mexicaine.

[La révolution mexicaine : éléments historiques pour mieux comprendre. 1910-1919 : Le dictateur depuis de longues années, Porfirio Diaz, est renversé par Madero en 1911. Puis Madero est assassiné en 1913 et le peuple, la classe paysanne, veut reprendre le pouvoir. Les deux révolutionnaires les plus marquants sont Zapata et Pancho Villa. Une nouvelle constitution sera appliquée à partir de 1917. Le climat politique restera instable jusqu’en 1919. Cette révolution a été sanglante (près d’un million de morts pour une population de 16 millions).]

Il s’intéresse alors à la politique. Il réalise ses premières peintures murales, il peint principalement pour critiquer l’Église et le Clergé et il devient un des peintres officiels du gouvernement postrévolutionnaire.

On lui commande des fresques pour décorer le Palais National de Mexico.

Il se marie plusieurs fois mais sa liaison la plus importante est sa relation avec Frida Khalo, peintre mexicaine communiste et féministe, très engagée. (Voir le film Frida, Julie Taymor, 2003)

Il est également très ami avec Trotski après son exil d’Union Soviétique. (Il le logera d’ailleurs pendant 2 ans). Il meurt d’un cancer en 1957.

 

Hernan Cortés, personnage principal de la fresque de Rivera

 

Cortés est considéré comme le conquistador principal de la partie centrale de L’Amérique. Né en 1485 mort en 1547, il est le fils d’une riche famille de nobles espagnols. Après la découverte du « nouveau monde » par Christophe Colomb en 1492, il souhaite très jeune profiter de cette nouvelle perspective. Il part à Cuba, se fait nommer maire puis gouverneur. Il vend tous ses biens pour pouvoir montre sa propre expédition vers le continent. Il arrive à Veracruz en 1519 (et c’est cet épisode que représente la fresque).

Grâce à une légende aztèque (le Dieu Quetzalcóatl), les Mayas l’accueillent chaleureusement, lui offrent cadeaux, nourritures et or. Ils lui parlent de l’Empire Maya et Aztèque, de sa capitale, Tenochtitlan et son empereur Moctezuma. Cortés comprend que c’est là qu’il doit se diriger s’il veut conquérir l’Empire. Ils découvrent alors les rites mayas (offrandes humaines) et, trouvant cela barbare, décide d’évangéliser tout le peuple. Il est conforté dans l’idée qu’il faut faire tomber l’empereur et faire du Mexique une vice-royauté espagnole.

A Veracruz, on lui présente une indigène, la Malinche, qui lui servira d’interprète. Elle devient également sa femme et lui donne un fils. Elle a un rôle très important dans la réussite de ses plans de conquêtes. A la fin de la conquête, il rentre en Espagne où il servira l’Empereur Charles Quint.

 

Quelques indications historiques

 

Don Diego Velasquez (gouverneur de l'île appelée Hispaniola, l'actuelle République dominicaine + Haïti) envoie Grijalba vers les territoires du Yucatan pour ensuite rédiger un rapport sur ce qu'il aura vu. Des Espagnols se trouvaient déjà là-bas. Il se rend compte que les Indiens ont de l'or qu'ils échangent parfois avec les Espagnols. Par conséquent Velasquez monte une expédition plus importante qu'il confie à Hernan Cortés. Les objectifs de ce dernier sont les suivants:

-Entrer en contact avec les indigènes.

- Soumettre les Indiens par la diplomatie.

- Leur demander un tribut en or, en perles et pierres précieuses.

Mais devenu capitaine général de l'armée, Cortés se montre plus ambitieux : il s'habille de vêtements luxueux parés de plumes, porte des médailles et des chaînes en or. Il attire à lui de plus en plus de monde et il transforme cette expédition en campagne de colonisation. Il renverse les idoles pour imposer la croix. Lorsqu'il veut poursuivre leur entreprise de colonisation en explorant davantage de terres, beaucoup d'hommes font remarquer l’impossibilité car ils n'étaient pas assez nombreux et veulent rentrer à Cuba. Cortés décide alors de brûler les bateaux pour qu'ils ne puissent pas partir.

Hernan Cortés fonde la ville de Villa Rica de Veracruz, première grande cité au Mexique. L'idolâtrie et les sacrifices sont interdits et les contrevenants torturés et tués.

 

Présentation de l’œuvre

 

Diego Rivera a peint cette fresque dans les années 50 dans un contexte de violences envers les Indiens (les descendants des Mayas). Le gouvernement lui passe des commandes pour représenter le Mexique préhispanique (avant l’arrivée de Colomb) et le Mexique colonial. Cette fresque représente l’arrivée de Cortés à Veracruz et tout ce que cela a entraîné : l’esclavage, l’évangélisation, la confiscation des terres et des récoltes, la soumission… bref, la conquête dans toute son horreur.

 

Dimensions : 4,92 m x 5,27 m. Surface peinte : 25,92 m2 réalisée sur un châssis en métal (et non en bois, pour pouvoir supporter le poids de l’immense toile). Technique : al fresco, technique ancienne utilisant des alliances chimiques de pigments, d’eau, de sable et de chaux.

 

Description et analyse de l’œuvre

La reproduction ne vous propose que la partie haute. La partie basse de la fresque est plus sombre, comme un sous-sol. Des Indiens y réalisent également des travaux forcés et ils sont surveillés et fouettés par des Espagnols. L’idée est de montrer que c’est sur cette base, ces « fondations », qu’est née la civilisation mexicaine : un métissage forcé issu d’une conquête sanglante.

 

Description de la partie haute

 

- Une multitude de personnages, espagnols et indiens, des animaux, occupent toute l’œuvre, du premier plan à l’arrière-plan. Le paysage est visible à l’arrière-plan : les forêts dont les arbres sont abattus et la mer Caraïbe au fond, qui rappelle le lieu où se situe cette scène : Veracruz, ville placée en bord de mer. Les bateaux sont ceux des conquérants, arrivés par la mer, et sont aussi ceux qui achemineront les richesses du continent américain vers l'Espagne. Les Espagnols représentés sont des nobles, des soldats, peut-être des négociants et des missionnaires, rappel des différentes fonctions des Espagnols qui se sont installés sur le sol américain lors de la conquête.

 

- Cortés est au premier plan, au centre du tableau. Deux hypothèses : il s’agit de celui de gauche (dans le groupe central), vêtu de rouge, et atteint de la syphilis, maladie qui peut donner ce teint verdâtre à la peau. Cortés a été effectivement atteint de cette maladie ; ou il est représenté à droite dans ce groupe, élégant, beau, grand avec de l’argent dans la main. Sa femme, La Malinche, et leur fils (il a la peau plus claire et les yeux bleus car il est métis) sont eux aussi mis au centre. La Malinche a le visage caché (signe de soumission ?). Le fils représente le début du métissage en Amérique Latine.

 

- La quasi-totalité des Indiens a le visage caché. Ils sont enchaînés (en bas à droite, avec le fer pour le marquer visible) ou soumis aux travaux forcés (le tronc porté, les arbres abattus, les charges portées à dos d’hommes, le sol creusé à la pioche).

 

- Des soldats souvent armés gardent les travailleurs, les fouettent, sont au-dessus d’eux quand ils sont à cheval.

 

- La religion est aussi très présente, par la grande croix placée sur une estrade à gauche, par la croix portée par un missionnaire plus au fond. L’épée croise à gauche, sur l’estrade, la croix, doublant en quelque sorte celle-ci.

 

Interprétations

 

- Lieu où est placée cette œuvre : le Palais National est le lieu du pouvoir, au XXè siècle (quand Rivera peint). Ses fresques retracent l'histoire de la construction du Mexique. Elles sont donc un témoignage, une lutte contre l'oubli, un hommage aux disparus. Elles ont aussi une valeur argumentative : certaines de ses fresques présentent un tableau idyllique de la civilisation aztèque avant l'arrivée des colonisateurs européens (végétation exubérante, organisation de la société précolombienne précise, population vivant de manière pacifique et sereine), ce qui n'est pas sans rappeler le mythe du bon sauvage ; d'autres mettent en avant la colonisation, comme celle que nous étudions et en dénonce les horreurs.

 

- Le sort réservé aux populations indiennes : les différents types de soumission des populations colonisées sont représentées.

Le travail forcé apparaît à l'arrière-plan, par une décomposition, comme en bande dessinée, du travail de coupe de la forêt, des troncs énormes abattus par des Indiens qui doivent s'y mettre à plusieurs par arbre, au transport des troncs à dos d'hommes (alignement de 24 Indiens, les uns derrière les autres, sans visage, comme pour souligner leur perte d'identité aux yeux des colonisateurs). La plupart des Indiens portent une charge, sont courbés sous l'effort, manière de souligner la pénibilité du travail et la soumission à cette tâche.

La supériorité des colonisateurs est représentée par le fait qu'ils sont armés, parfois avec armure, et souvent en possession d'un fouet (qui parfois flotte au-dessus des Indiens comme une menace), contrairement aux Indiens qui sont nus, comme démunis. Certains Espagnols sont à cheval, ce qui leur offre aussi un point de vue plongeant sur les Indiens qu'ils gardent. Les Espagnols sont debouts, droits, contrastant avec les Indiens souvent courbés. On peut noter que les soldats entourent les prisonniers en bas à gauche, signe de leur rôle et de leur puissance.

Les individus emprisonnés, en bas à gauche, rappellent que les Indiens ont dû se soumettre entièrement aux nouveaux arrivants, qu'ils en ont été comme les prisonniers. Le fer que l'un des Espagnols s'apprête à utiliser sur l'Indien au sol souligne les tortures et les malheurs physiques imposés lors de cette colonisation brutale et cruelle.

Enfin les morts qui pendent aux arbres apparaissent comme une menace pour les autres et représentent une part importante de la colonisation, celle des exécutions de ceux considérés comme opposés à celle-ci.

 

- Les Indiens sont considérés comme des animaux. Ils sont employés pour tirer la charrue au second plan. Des parallèles peuvent s'établir entre différentes scènes du tableau. Ainsi, les colonisateurs s'occupent au premier plan de pousser des animaux divers, comme d'autres ont un fouet à la main pour imposer le travail aux Indiens qu'ils surveillent. Les soldats entourent les animaux comme ils encerclent les Indiens. Quand certains sont à cheval pour s'occuper des animaux, d'autres le sont pour veiller à ce que les Indiens travaillent.

 

- La colonisation du territoire est représentée par la destruction de la forêt aux troncs immenses, manière de rappeler que l'Amérique a pu apparaître comme un jardin d'éden à l'arrivée des conquistadors ; on aperçoit aussi des champs au fond à gauche, les colonies américaines ayant été mises en culture au profit des nations européennes.

 

- Le rappel du trafic d'esclaves africains : en bas à gauche, parmi les Indiens emprisonnés, apparaît un Noir, dont on voit les chaînes aux mains, et le collier devant l'empêcher de s'enfuir. Rivera juxtapose les populations indiennes et cet Africain (ici les hommes sont alignés à gauche), afin de mettre à égalité le sort des uns et des autres dans cette colonisation. Historiquement, on peut ajouter qu'à partir de 1542, après avoir décimé la population indigène, les Espagnols ont fait venir des esclaves d’Afrique pour pouvoir continuer la conquête.

 

- L'alliance de la colonisation militaire et des missions religieuses est visible par la présence conjointe des soldats et des missionnaires. La grande croix à gauche, mise en valeur par sa taille et sa position sur une estrade, rappelle combien les missionnaires ont participé à la colonisation en convertissant les populations locales au christianisme, qui représente une autre culture que celle des Indiens qui possédaient leur propre religion. Ce n'est donc pas seulement les Indiens qui ont été soumis, voire ont été niés dans leur existence, c'est leur culture même.

L'épée portée par un personnage sur l'estrade croise la croix, formant comme une double croix. L'épée et la croix s'assemblent pour affirmer une autorité sur les Indiens. L'épée menace d'ailleurs un Indien agenouillé au sol.

On retrouve la croix dans les mains d'un missionnaire placé au centre de l’œuvre, qui précède les Indiens qui portent le tronc. Le contraste entre leur effort difficile et la croix qui représente la religion chrétienne est saisissant : le missionnaire ne les aide pas, mais leur impose en plus du fouet (au-dessus d'eux) cette nouvelle croyance. L'amour de Dieu et du prochain souvent mis en avant dans la religion chrétienne paraît ici absent. L'Indien placé derrière la grande croix à gauche porte aussi une croix, signe de sa conversion. Il représente ainsi les Indiens qui se sont convertis à la religion chrétienne.  

 

- Le pillage des richesses et le fait que cette colonisation est d'abord soumise à l'argent apparaît plusieurs fois. Tout d'abord, au centre et au premier plan, Cortés et un autre colonisateur sont en train d'échanger de l'argent (la bourse, la sacoche, la pièce de monnaie), et un troisième personnage prend des notes derrière eux dans ce qui semble un livre de comptes. C'est  que le spectateur voit en premier, et qui donc est mis en avant par le peintre.

A droite, sur l'estrade, au pied de la croix, un Indien, très soumis par sa position physique, offre des richesses, bijoux et objets apparemment en or. A gauche, derrière les animaux, la même scène ou presque se reproduit, deux Indiens et deux Espagnols entourant une masse de ce qui ressemble à des bijoux. Ainsi, Rivera montre que l'or était une motivation essentielle de la conquête espagnole, le pillage de ces richesses se doublant de celui des richesses naturelles des territoires conquis (bois, cultures), et de la force de travail des populations conquises.

 

- Le rôle de Cortés : il apparaît au centre du tableau. Il en est donc un personnage essentiel. Il est en effet celui qui a présidé cette conquête, et qui a fondé la ville de Vera Cruz.

Si l'on considère qu'il s'agit du personnage à gauche du groupe central, son apparence syphilitique lui donne une apparence laide et malade. C'est une manière de dénoncer de dévaloriser ce personnage qui est à l'origine des horreurs que l'on voit par ailleurs dans le reste de la fresque. Il est aussi comme représenté deux fois, en négociant (de marchandises, mais sûrement aussi d'êtres humains quand on voit derrière lui les prisonniers) et sur l'estrade en soldat qui porte l'épée et soumet par son arme un Indien qui pourrait, par ses habits, être un personnage de haute lignée dans la hiérarchie de sa société. A noter que dans ce cas, l'autre personnage pourrait être Pedro de Alvarado, conquistador du Guatemala.  

Si à l'inverse, on considère que Cortés est le personnage de droite, il est beau, élégant, presque flamboyant, et sa femme est au plus près de lui, complice de son pouvoir : La Malinche a permis à Cortés de s'imposer en se faisant interprète, mais aussi en lui expliquant certains éléments de la culture qui ont donné des idées à Cortés pour faire s'effondrer l'empire aztèque. Elle lui a ainsi fait connaître une légende aztèque qu'il utilisera à son profit selon laquelle Quetzalcoatl, dieu déchu, reviendrait par l'est pour prendre possession de son Royaume. Il reviendrait sous la forme d'un homme de grande taille, blond et à la peau claire, ce à quoi la représentation présente de Cortés pourrait faire penser.

 

- L'enfant est le seul personnage qui regarde le spectateur. Il est l'image de l'innocence, et aussi du fait que le Mexique est construit sur le métissage des cultures. Si Rivera dénonce le sort fait aux Indiens, peut-être suggère-t-il ainsi que les Mexicains doivent assumer leur Histoire, accepter que leur culture est celle d'un métissage.

 

Liens avec notre séquence :

 

- La pièce de Carrière se base notamment sur la conquête du Mexique (pas uniquement mais certains éléments y font référence plus qu'à d'autres cultures précolombiennes) : référence à Cortés (cf. notre premier extrait étudié en lecture analytique), sculpture du serpent à plumes présenté aux personnages. La dénonciation des horreurs que les Indiens ont subies est présente dans la pièce par le biais du témoignage de La Casas. Rivera et Las Casas tiennent en quelque sorte le même discours.

 

- Le mythe du bon sauvage n'est pas un élément essentiel dans le tableau de Rivera mais il n'en est pas absent par la forêt aux arbres immenses massacrée et par la quasi nudité d'un certain nombre d'Indiens représenté. Las Casas peut avoir eu ce regard sur les Indiens, même si le personnage de la pièce est conscient que les cultures précolombiennes n'étaient pas parfaites et idylliques.  

Que retenir du tableau de Diego Rivera (séquence 1) ?
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