Que retenir du groupement de textes « l'individu en révolte face au pouvoir politique et militaire : quelles valeurs défendre ? » (séquence 2)

Publié le par Yann Le Texier

 

Observations premières :

* Un groupement de textes du XXè siècle.

* 4 textes sur 5 sont de forme poétique (excepté l'extrait théâtral de Camus).

* Ces textes sont de visée argumentative : ils défendent une thèse, tentent de convaincre/persuader le lecteur. Il sera donc nécessaire de prendre en compte l'identité de chaque émetteur et de chaque destinataire, ainsi que les circonstances de rédaction des textes, mais aussi internes à chaque texte.

 

Analyses comparatives :

* Les textes mettent en scène des révoltes ou individuelles, ou collectives, contre une force qui se présente comme légale, celle d'un État, d'un gouvernement. La disproportion des forces est le plus souvent mise en avant.

- Césaire se met en scène personnellement par l'emploi de la 1ère personne du singulier, répétée, et en tête de phrase, de paragraphe. Il se fait le porte-parole de tous les peuples colonisés, notamment par la France : s'il dit « je parle », la plupart du temps, il évoque au pluriel les « sociétés », « cultures », « milliers d'hommes ». Ce « je » de Césaire s'oppose au « on » indéfini et collectif qui renvoie à la puissance publique, soulignant comme un déséquilibre des forces.

- De la même manière, le déserteur de Vian parle à la 1ère personne du singulier (« je vous fais une lettre », « je m'en vais déserter »). Il est seul face au Président à qui il s'adresse directement par le biais du courrier et de l'apostrophe initiale « Monsieur le Président ». Il apparaît faible puisqu'il se fera mendiant, que sa mère est décédée, qu'il est en position de victime : « on m'a volé » et qu'il est désarmé (dans la version définitive, v. 47). Ici encore, le déséquilibre des forces est évident entre cet individu et le « on » collectif, soutenu par les « gendarmes » (au pluriel + symbole de l'ordre, de la force étatique).

- Neruda use également de la 1ère personne du singulier pour afficher son opposition aux actes des soldats désignés par le pronom « ils », soulignant ici aussi un déséquilibre des forces. Mais il montre la force de sa volonté personnelle, qu'il oppose directement à la violence contre le peuple : « je veux les voir jugés », « je veux pour eux le châtiment » (« je » sujet du verbe de volonté ≠ « les », « eux » pronoms personnels compléments).

- Rabemananjara use aussi de la première personne du singulier : « mon salut », « mon message », ce dernier terme affichant le rôle de son texte, de sa parole face à la situation de soumission de Madagascar à l'heure où il écrit. Il est en effet à noter qu'il rédige son texte en prison. La disproportion des forces est ici moins mise en évidence.

- Le groupe de révolutionnaires de Camus est réduit : quatre personnages discutent. En face d'eux il est question du « grand-duc », de « la grande duchesse », de ses deux enfants, de la calèche dans laquelle ils se déplacent, indices du pouvoir dont disposent ces personnages. Certains membres de « l'Organisation » ont subi les foudres du pouvoir : « Egor arrêté », « Rikov pendu ».

- Les oppositions qui structurent certains textes soulignent le face-à-face du peuple et du pouvoir en place : Césaire rappelle le discours officiel et y répond ensuite, passant sans cesse à la ligne pour séparer les deux discours (« on me parle » ≠ « « moi, je parle » ; « on me lance » ≠ « moi, je parle », etc). Neruda joue des vers et des strophes pour opposer « ils » et « le peuple », « ceux qui ont éclaboussé de sang notre patrie » et « je », « les défenseurs de ce crime » et « je ». La chanson de Vian met aussi en parallèle sur des vers successifs « je » et « Monsieur le Président ».

 

* L'ensemble des textes dénonce la violence subie par le peuple, violence directement menée par le pouvoir politique et/ou militaire. L'usage disproportionné de la force est mis en avant, surtout que la force publique n'est souvent pas mise au service du peuple afin qu'il vive dans la paix et le bonheur. La force publique est mise au service du maintien du pouvoir lui-même. Cela rappelle certains passages de 1984 d'Orwell.

- Césaire insiste lourdement sur les destructions opérées par les colonisateurs : « cultures piétinées », « religions assassinées », « magnificences artistiques anéanties », « cultures vivrières détruites ». Plus que construire des pays nouveaux, de les développer, les colonisateurs ont détruit ce qui existait déjà. Les autres auteurs développent un discours plus centré sur la valeur générale de la liberté et sur les morts à la suite des violences officielles.

- Les différents auteurs dénoncent en effet les morts provoqués par le pouvoir en place, que ce soit dans le cadre de tueries en répression à des révoltes, que ce soit dans le cadre de travaux forcés (chez Césaire). Les termes choisis sont parfois forts, soulignant que le peuple a été massacré et que ces mots ne sont pas légitimes, sont comparables à des crimes : « dure extermination », « les assassinés », « la tuerie », « crime » (v. 2, 11, 18, 20 & 24, Neruda) ; « religions assassinées », « hommes sacrifiés », « millions d'hommes arrachés […] à leur vie, à la vie » (l. 12, 16 & 18, Césaire) ; « me tuer », « tuer ces enfants », « assassiner des enfants », « tirer bout portant sur un enfant », « des enfants broyés […] sous nos bombes » [enfant = image de l'innocence] (l. 32, 36, 40, 60, 68, Camus.

Chez Neruda, le champ lexical du sang est développé, manière de frapper, d'horrifier le lecteur.

- Les mises en scène avec des personnages individualisés sont aussi une façon de laisser au lecteur imaginer ceux-ci, de les faire vivre dans son imaginaire : l'horreur des morts est plus palpable, moins abstraite.

Les enfants du grand-duc (texte de Camus) sont décrits dans la calèche (« ce regard » l. 3, « ils se tenaient tout droits et regardaient dans le vide » l. 10-11, « « perdus dans leurs habits de parade, les mains sur les cuisses, le buste raide de chaque côté de la portière »), permettant au spectateur d'adopter le regard de Kaliayev, de s'imaginer dans la même situation que lui, de comprendre son refus de lancer la bombe. Le lecteur et le spectateur s'imaginent les personnages et expriment ainsi des émotions vis-à-vis de ceux-ci. La faiblesse, les tremblements de Kaliayev, sa peur de la mort d'un enfant, donnent à celui-ci une figure humaine (l. 16, 26-27). Stepan joue le rôle du spectateur, fermant les yeux pour « mieux imaginer la scène » (l. 66), comme Voinov réagit en tremblant (l. 48).

Après avoir envisagé les soldats et le peuple en entier, Neruda se focalise sur « la fille gracile » ou « le garçon souriant » (v. 5-6) qui, s'ils ne sont pas nommé, sont sommairement individualisés puisque évoqués au singulier et caractérisés par un adjectif. Il en est de même ensuite pour « le bourreau », « le traître », « celui qui lança l'ordre de l'agonie » (v. 18, 20, 22), tous présentés seuls et caractérisés par une proposition subordonnée relative.

Les personnages qui pleurent leurs morts permettent aussi au lecteur de s'identifier à eux, de partager leur émotion : Rabemananjara évoque « les larmes des veuves », « les larmes des mères et des fiers orphelins » (v. 48-50) ; le déserteur de Vian parle aussi de la famille proche, la douleur de la perte d'un être cher devant choquer le lecteur (« J'ai vu mourir mon père » v. 18, « Ma mère a tant souffert, elle est dedans sa tombe » v. 21-22, « on m'a volé ma femme » v. 26).

- La force brutale, la puissance que confèrent les armes, les corps armés est mise en cause à plusieurs reprises. Chez Césaire, les peuples colonisés sont chosifiés (« colonisation = chosification » l. 8), sont dirigés par de « tyrans » (l. 28). Rabemananjara parle de « notre chaîne » (v. 45), objet symbolique de l'asservissement, de la position de prisonnier soumis au bon-vouloir du geôlier. Dans la même strophe apparaissent les « tombes » et les « captifs » (v. 51 & 53), rappelant deux conséquences de l'usage de la force par le pouvoir colonial. Tout ce que le déserteur de Vian a perdu (toute sa famille, mais aussi son « âme », dans la strophe 2) montre que la guerre décidée en haut lieu l'a privé de sa vie. Le peuple de Neruda est stupéfié de voir « les morts s'abattre » (v. 7), « les assassinés » tomber : la population se retrouve littéralement et au sens figuré à terre, soumise au déluge de violence. Du vers 14 au vers 25, les mots « morts », « tuerie », « crime », « agonie » achèvent le premier vers de chaque strophe, rappelant sans cesse le sang qui coule à cause des soldats qui tirent sur la foule dont le poète ne dit pas qu'elle est armée, si ce n'est de drapeaux, de symboles de la patrie même, contradiction qui ne peut que choquer le lecteur.

Dans le texte de Camus, la force brutale qui s'impose aux personnages est plus celle de « l'Organisation », dont l'autorité est, selon Stepan, supérieure à tout sentiment personnel : « l'Organisation t'avait commandé de tuer le grand-duc » (l. 39) ; « Je pourrais [tuer des enfants] si l'Organisation le commandait » (l. 62). La répétition du verbe « commander » insiste sur cette force supérieure à chaque membre de ce groupe révolutionnaire.

 

* Si l'individu ou le petit groupe de personnes qui se révolte semble bien démuni face au pouvoir en place, à la police ou aux soldats qui représentent le pouvoir politique et militaire, sa parole est une force, une arme pour se battre. Elle s'affirme haut et fort. C'est le propre des textes engagés.

- La parole de Césaire s'oppose directement à celle des colons : il rappelle leurs arguments puis y répond. Sa parole annule en quelque sorte l'argumentation coloniale. L'adresse directe du déserteur de Vian au Président, sous forme d'une lettre, montre que la parole peut être plus forte que celle des gendarmes. Le fait que la chanson ait été censurée pendant plusieurs années prouve que le texte dérangeait le pouvoir de la IVè République en France.

- Le mot de Rabemanajara, donné en fin d'extrait (rappel du poème « Liberté » d'Eluard), est répété et opposé à tous les malheurs du peuple malgache. Le mot « liberté » est si fort qu'il peut ressusciter des morts les défunts (v. 6-7 & 10-11), qu'il est à l'origine de tout et clôturera tout (v. 23), qu'il « fait tourner le globe sur lui-même ! » (v. 34-35). Le mot est d'ailleurs sujet actif des verbes : il agit. Le langage est donc acteur du changement de la situation des populations soumises, il n'est pas seulement du vent ! Le langage est une arme : « un mot comme la lance » (v. 24). La répétition incessante de Neruda, « je demande le châtiment », est une manière de les châtier déjà, comme dans une prière psalmodiée.

- Les auteurs usent des pouvoirs du langage littéraire, poétique, pour donner une force à leur message. Les anaphores et répétitions, les oppositions franches, les contradictions mises au jour, le jeu des vers et des strophes, les métaphores, toutes ces figures stylistiques font de la parole des auteurs du groupement une réponse aux atrocités commises, aux pouvoirs qui s'imposent et nient la dignité humaine.

 

* La légalité permet au pouvoir de donner une légitimité à la force employée contre ceux qu'ils considèrent comme déviants, comme rebelles. L'autorité trouve le plus souvent des moyens de justifier la force dont elle fait preuve. La force employée a ses raisons d'être. Les auteurs refusent les arguments donnés, voire les démontent.

- On a parlé de « civilisation » à Césaire (l. 32), ce qu'il nie. Il répond aux nombreux arguments qui veulent faire croire aux progrès techniques, humains, économiques, politiques grâce à la colonisation.

- Aux forces de mort engendrées par le pouvoir et la répression, Rabemananjara oppose la force de vie de la liberté.

- Le déserteur évoque le fait qu'il n'a pas décidé la guerre à laquelle il est convié et pour cette raison choisit de la refuser, de déserter.

- Dora, dans l'extrait des Justes, souligne que « l'Organisation perdrait ses pouvoirs et son influence si elle tolérait, […] que des enfants soient broyés sous nos bombes » (l. 67-68). Le geste de Kaliayev de ne pas lancer la bombe sur la calèche du grand-duc en raison de la présence des enfants de celui-ci illustre le fait qu'un individu peut choisir seul de ne pas suivre les ordres quand certaines valeurs semblent bafouées. Le déserteur le dit également : « je ne suis pas sur terre pour tuer des pauvres gens » (v. 11-12).

- Neruda intitule son poème « les ennemis » : l'attention du lecteur est ainsi attirée sur le fait que, contrairement à ce que l'on pourrait attendre, le pouvoir en place est le principal opposant au peuple. Cela rappelle le terme même et donc l'argumentation de La Boétie dans son texte. Et sa demande de châtiment répond au sang qui coule.

 

* Les auteurs, par leur révolte, défendent des valeurs qui leur semblent donc supérieures à l'autorité dévolue à un État ou à une Organisation. C'est ce qui légitime leur révolte, permet d'expliquer pourquoi la parole d'un individu pourrait être plus juste, légitime que celle d'une autorité instituée, collective. La liberté de penser, d'agir, de disposer de soi, l'égalité des hommes entre eux, le respect dû à chacun d'entre eux, la justice s'imposent comme des valeurs supérieures, dont chaque auteur s'empare, se sentant comme investi d'une obligation de les défendre, même face à une autorité présentée comme représentative du peuple, des membres du groupe.

 

* Il est à noter que chaque auteur a réagi à des circonstances présentes, à une actualité brûlante pour lui, même si leurs textes ne sont pas enfermés dans ces circonstances particulières et revêtent une universalité, une intemporalité que leur caractère artistique leur offre.

- Césaire écrit après la 2nde Guerre mondiale, à laquelle les habitants des colonies françaises ont participé. Pourtant ils ne sont toujours pas considérés comme des citoyens français à égalité avec ceux de la métropole. Il se fait donc le porte-parole de tous les peuples colonisés (colonies françaises d'abord) au sein desquels la révolte gronde et s'amplifie. Dix ans plus tard (il écrit en 1950), les colonies françaises accèdent à l'indépendance. Césaire a fait partie du mouvement de la négritude, qui a souhaité redonner leur fierté aux peuples noirs, dans leur identité noire.

- Rabemananjara écrit en pleine rébellion à Madagascar. Lui-même, député français, est emprisonné quand il écrit ce texte, soupçonné (à juste titre!) de soutenir la révolte. Le chiffre de 90000 morts est souvent avancé pour comptabiliser les conséquences de la répression féroce qui s'abat alors sur la « Grande Île ». Plusieurs termes rappellent dans le texte le contexte malgache.

- Vian écrit la chanson alors que la France perd la guerre d'Indochine et va s'engager dans la guerre d'Algérie. Pour la première fois, les soldats seront des appelés et non des militaires de métier. L'ensemble de la population est désormais confronté directement aux guerres coloniales. De plus, la fin de la 2nde Guerre mondiale n'est pas loin.

- Camus s'est inspiré de faits réels qui se sont produits en Russie en février 1905. Alors que le tsar Nicolas II est au pouvoir, des groupes révolutionnaires se révoltent. Un certain Kaliayev lance une bombe sur le grand-duc Serge, oncle du tsar. Camus s'intéresse au fait que ces terroristes sont partagés entre la nécessité de tuer s'ils suivent leurs désirs de changements sociaux et politiques) et le caractère inexcusable du meurtre. C'est une question que les résistants, dont Camus a fait partie, ont eu à se poser durant la 2nde Guerre mondiale, et le fait que certains aient par exemple refusé de sacrifier des innocents à la lutte contre les nazis fait parfaitement écho à la situation présentée dans la pièce de Camus.

- Neruda, comme Camus, ne cherche pas à renvoyer de manière directe et précise à l'actualité. Pourtant, il a connu la guerre civile espagnole (il y était consul) et il s'exile à la suite de l'arrivée au pouvoir au Chili en 1946 du Président Videla qui poursuit les communistes. Il cherche plutôt à évoquer toutes les répressions contre les peuples de par le monde.

 

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