Que retenir sur les deux premiers textes du groupement « Comique et Tragique » (séquence 3) ?

Publié le par Yann Le Texier

Ionesco, qui appartient au théâtre de l’absurde, annonce de manière un peu provocatrice mais sincère qu’il n’a jamais compris « la différence que l’on fait entre comique et tragique ». Ses explications dans cet extrait sont elliptiques mais rejoignent celles que j’ai données dans la fiche sur le tragique et le comique au XXè siècle : si longtemps la tradition littéraire a séparé les deux registres, d’abord dans des genres distincts (la tragédie, la comédie), au XXè siècle, cela n’est plus le cas. Jarry, dans Ubu roi (1896), propose un Père Ubu vulgaire devenu roi sanguinaire, mêlant ainsi le tragique d’un pouvoir dictatorial sans limites et le langage ou le comportement grossier et comique du couple (Ubu et son épouse). Le théâtre de l’absurde se place de ce point de vue dans la filiation de Jarry.

Ionesco va remettre en question les images et définitions habituelles des deux termes, renversant complètement chacun d’entre eux. Il note tout d’abord que le comique est « désespérant », ce qui doit provoquer une réaction étonnée du lecteur. Le comique semble en effet plutôt se définir par la légèreté, le bonheur. Il est en réalité, si l’on suit Ionesco, porteur de malheurs, d’angoisses. Vous pouvez vous reporter à la dernière page de la fiche sur le comique et le tragique au XXè siècle (les fonctions de la fusion des deux tonalités) pour comprendre en quoi les propos de Ionesco peuvent avoir un sens (il ne le précise pas ici). Ionesco, dans son entreprise de déconstruction des a priori, s’ingénie dans le deuxième paragraphe à montrer que le tragique, contrairement à ce que l’on pourrait penser, est « réconfortant ». Il lie ceci au destin, à la fatalité : l’existence du destin, d’une force supérieure, qu’elle se définisse par l’intervention d’un dieu ou par une puissance inconnue mais dont on est sûr de l’existence, donne une explication aux événements sur terre, aux actions même des êtres humains. Le fait qu’il existe une force agissante, même si les êtres humains ne comprennent pas les raisons de ses décisions, indique qu’il y a un sens à tout ce qui arrive.

Dans son dernier paragraphe, après avoir redéfini chacun des termes, il les remet ensemble pour montrer qu’ils sont indissociables, fonctionnent ensemble : « comique » → « tragique », « tragédie » → « dérisoire » (= comique, ici).

 

La présence de la tirade de Lucky dans ce groupement s’explique :

* elle est d’abord très comique par :

- son apparente absurdité (pas de ponctuation, enchaînement des idées apparemment totalement sans logique, images étonnantes comme le tennis sur glace) ;

- son comique de langage assez vulgaire dans son esprit (Acacacacadémie d’Anthropopopométrie ; Conard) ;

- l’écart entre d’une part les références scientifiques (les personnages cités) ou à des concepts philosophiques (il évoque « l’existence », Dieu, « l’homme », des éléments naturels), la structure soulignée par des connecteurs logiques (« étant donné », « d’autre part », « aussi », « bref ») et d’autre part certains termes familiers, le radotage, l’enchaînement absurde des arguments ; le fait que le chapeau semble comme de manière magique entraîner Lucky dans cette réflexion.

* elle est également tragique. Beckett a défini lui-même les thèmes de cette tirade qui s’apparente à un monologue : « Le ciel, insensible à la souffrance humaine ; l’homme rapetisse, tout espoir s’envole ; la terre, vomissant des pierres, se pétrifie ». En effet, l’extrait aborde ces thèmes :

- il est question d’un dieu dévalorisé, qui se réduit à son image traditionnelle de vieillard à barbe blanche, qui est « personnel » (l. 4) et non plus universel, est apathique, aphasique et atteint d’« athambie » (mot inventé l. 5-6), qui sont des troubles de l’émotion et du langage (expression et compréhension), le suffixe [a] renvoyant à une absence de quelque chose ;

- la tirade aborde l’évolution de l’homme qui maigrit et rétrécit (l. 31), sans qu’on sache précisément à quoi cela renvoie (l’être humain a au contraire tendance à grandir depuis deux siècles). On peut toutefois penser qu’il évoque le fait que depuis quelques siècles la supposée puissance et place première de l’homme dans l’univers a diminué (révolution copernicienne : la terre n’est pas le centre de l’univers ; révolution darwinienne : l’homme n’est qu’une espèce particulière parmi d’autres sur terre ; révolution freudienne : l’homme ne se maîtrise/connaît pas lui-même parfaitement). Les pierres de la fin de l’extrait peuvent signifier la fin de tout le vivant, le retour au minéral, le retour à la poussière dont il est question pour l’homme dans la Bible.

- le ton de la tirade est parfois marqué par la gravité : « ce qui est encore plus grave » (l. 34-35) ; « expériences abandonnées » (l. 37) ; « hélas » (l. 40, 43, 46, 47, 48) ; « on ne sait pourquoi » (répété très souvent) ; « abandonnés » (l. 47) ; « inachevés » (l. 13, 18, 19, 47, 48, 50).

- Lucky lui-même, emporté dans ses réflexions, est à la fois comique, comme un homme mécanique qui enchaîne les mots, les répète, et tragique dans sa difficulté à communiquer, à transmettre sa pensée (image de notre difficulté à tous à nous comprendre les uns les autres, à transmettre nos idées). Il semble s’emballer au fur et à mesure, comme possédé par cette pensée qu’il ne maîtrise pas, ou qu’il ne parvient pas à ordonner, ce qui, peut-être, l’énerve ; à moins qu’il ne soit angoissé par l’ensemble des constats qu’il propose aux autres personnages.

 

La tirade est donc une illustration de cette fusion du tragique et du comique. Lucky nous fait rire mais son comique souligne aussi toute l’horreur de la condition humaine qu’il présente. Sa situation d’esclave contraint de penser (cf. début de l’extrait) est aussi difficile à supporter pour les spectateurs qui peuvent avoir pitié de lui.

Roman Polanski interprète Lucky dans l'adaptation de Samuel Beckett en 1989

Roman Polanski interprète Lucky dans l'adaptation de Samuel Beckett en 1989

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