Réflexions sur les mises en scène de "En attendant Godot" (séquence 3)

Publié le par Yann Le Texier

Samuel Beckett, metteur en scène

N.B. Les indications ci-dessous visent à vous aider à réfléchir par vous-mêmes sur les extraits visionnés. Tout ce qui a été dit en cours n'est pas forcément retranscrit. Vos réflexions personnelles, basées sur des exemples précis de ces extraits de mises en scène, seront les bienvenues.
 
Le décor et la lumière :
L'un des points de départ de la réflexion sur la mise en scène de cette pièce de Beckett pourrait être que le texte contient parfois beaucoup de didascalies (gestes des personnages) qui peuvent apparaître comme contraignantes pour un metteur en scène et laisser peu de place à la liberté de la mise en scène. Si, à l'inverse, peu de didascalies décrivent le décor, il ne s'agit pas pour autant de possibilités larges laissées à la mise en scène : il est évident qu'il doit rester minimaliste pour laisser à la pièce son caractère métaphysique.


Pourtant le visionnage des quelques extraits montre une grande variété.


* L'arbre : Selon Nathalie Léger, dans Les Vies silencieuses de Samuel Beckett (2006, Allia), voici comment l'arbre a été représenté dans un certain nombre de mises en scène (pas uniquement celles que nous avons vues) : « l'arbre a été tour à tour un réverbère, un poteau télégraphique, un panneau de signalisation, un transformateur électrique [cf. mise en scène de Jouanneau], un portemanteau, une plante verte, un simple piquet, un épouvantail, une croix, [...] il a été fait en métal, en fibre de verre, en plâtre, en vrai bois ramassé dans la forêt, en chêne menuisé, en fer forgé, etc. Arbre quand même ».

L'arbre ressemble à un véritable arbre naturel (Kerbrat, Bondy) ou l'option choisie est de le réduire à sa plus simple expression (Beckett). Chez Jouanneau, il n'est plus une création de la nature mais de l'homme, avec ses ampoules, et posé sur un ancien transformateur électrique, renforçant l'atmosphère post-industrielle de la scène. Chez Timar, il est portatif (petit, sur support), comme s'il était en sursis. Dans la pièce de Beckett, rappelons que la désignation de l'arbre est très imprécise : il renvoie à la nature entière, à la planète terre, à la vie végétale à côté de la vie humaine. Et son aspect mort double les références à la mort qui parsèment par ailleurs la pièce. Est-il parfaitement réel ? On ne le sait pas : l'arbre ne peut avoir gagné ses quelques feuilles en une seule nuit.


* Le reste du décor et la lumière : Outre l'arbre, le reste du décor peut être ou très dépouillé, suivant ainsi l'absence d'indications données par l'auteur (Beckett), ou agrémenté de quelques éléments, jamais très nombreux de toutes les manières, qui précisent l'environnement où évoluent les personnages, notamment le climat (chaud chez Timar, froid chez Bondy). Souvent, dans les mises en scène de la pièce (en dehors de celles que nous avons visionnées), le froid est privilégié, sans doute car il correspond à la noirceur de la pièce, au tragique de l'existence mis en scène, au fait que nos personnages sont dénués de tout et vivent dans un environnement qui ne leur est pas favorable (ex. Bondy).

La lumière chaude, la luminosité sont plutôt liées aux choix de mise en scène axant plus sur le comique de la pièce (Timar, Kerbrat), tandis que les lumières sombres, grises accentuent le malheur des personnages, le tragique de leur existence (Beckett, Jouanneau).

Certains décors vont donc en partie à l'inverse de l'absence totale de détails sur le lieu où se déroule la pièce : les metteurs en scène renvoient alors le spectateur à une époque précise et à une géographie précise (Jouanneau : Paris et sa banlieue, les quartiers pauvres où la population n'a pas l'espoir de trouver un meilleur avenir et connaît le chômage, l'exclusion sociale. Timar : les quartiers modestes de certaines villes d'Afrique noire, construits en tôle).

Le décor laisse à voir un espace plus ou moins large selon les mises en scène, montrant que les personnages sont comme enfermés dans leur attente (Kerbrat, Jouanneau). La route est visible (Bondy) ou non (Kerbrat, Timar, Beckett). Chez Bondy, on ne voir pas où elle va, mais elle est là, comme un espoir de départ. Par contre son absence montre encore que les personnages n'agissent pas, sont des voyageurs immobiles.

 

Le jeu des acteurs et la mise en scène de manière générale :
Pour aller vite, deux choix de mise en scène s'opposent depuis la création de la pièce :
- les tenants d'un ton sobre et sombre, afin de mettre en avant le tragique existentiel vécu par les personnages.
- les metteurs en scène qui mettent en avant le burlesque et le comique de la pièce, tout en ne masquant pas le vide absolu des vies des personnages.
Beckett lui-même a alterné dans ses mises en scène de sa pièce entre ces deux tendances (celle en ligne sur internet est sombre mais une autre, dans les années 1970, était très comique).

Les mêmes répliques peuvent donc faire rire ou non les spectateurs. La pièce allie le tragique et le comique qui ont été longtemps au théâtre antagonistes (mais ne le sont plus : voir la fiche que je vous ai remise sur le sujet). Les metteurs en scène peuvent donc orienter le regard du spectateur vers l'une ou l'autre des tendances.

Quand ils choisissent le comique (Timar, Bondy, Kerbrat), ils risquent de faire oublier au spectateur la vision de Beckett sur notre existence humaine. Mais ils renforcent également le ridicule de notre existence, nous amènent à rire des personnages et donc de nous-mêmes.  Ils peuvent encore montrer que l'humour est un moyen de survivre au jour le jour, de supporter le malheur de cette attente de jours meilleurs, d'un sens à l'existence humaine.

Quand ils choisissent le tragique (Beckett, Jouanneau), ils mettent de côté cette part de comédie de la pièce, ce visage de clowns tristes des personnages. Mais ils soulignent la situation dramatique des personnages, le vide de leur existence. Le décor choisi par Beckett dans son adaptation est informe, semble tout gris. On n'y distingue rien. L'entrepôt abandonné, bétonné, en ruine de Jouanneau rappelle que les constructions humaines sont éphémères. Et le metteur en scène souligne aussi combien l'environnement urbain dégradé de nombreux habitants de la planète est laid, peu propice au bonheur, à l'épanouissement personnel. Il montre encore que notre monde est en sursis, ne durera pas : l'état de délabrement des murs rejoint celui des personnages, qui, entre les deux actes, vont encore moins bien (Pozzo devient aveugle).

Le jeu des acteurs est donc parfois très sombre, sans excès (Beckett ; Jouanneau). Parfois il est dans l'absence de sobriété, sans forcément tomber dans la démesure. On pourrait dire que les comédiens se rapprochent de ceux du burlesque1, de Chaplin et de Buster Keaton (Bondy ; Timar ; Kerbrat).

Le rythme de la pièce peut en dépendre : dans la version de Beckett, la pièce dure plus de deux heures. Les silences, la diction lente, les déplacements parfois lents des comédiens sur scène sont un choix de mise en scène, entre autres pour laisser le spectateur ressentir lui aussi le temps de l'attente, du vide de l'existence, de l'ennui pourrait-on dire !


1 Burlesque : au XVIIIè siècle, genre littéraire qui traite de sujets nobles, de personnages parfois sérieux, mais sur un ton familier, voire vulgaire. L'effet comique est ainsi recherché par cette alliance des contraires. Par dérivation, au fil du temps, le mot peut aussi vouloir simplement se référer à un comique basé sur l'exagération des effets, notamment gestuels. Allez voir, si vous ne connaissez pas :

- les films de Chaplin (dont Beckett s'est inspiré du personnage de Charlot, comme les chapeaux melons et la condition de clochards de ses personnages l'indiquent). Exemple : Les Temps modernes, ici :

https://www.youtube.com/watch?v=OUh7UTUZIXc

Autre exemple, qui rappelle les chaussures d'Estragon, la scène de La Ruée vers l'or :

https://www.youtube.com/watch?v=wcYE5Dt4Hso

- les films de Buster Keaton. Exemple : The cameraman, ici :

https://www.youtube.com/watch?v=set8aZUDvIs).

Dans la pièce de Beckett, le burlesque est donc bien présent : les personnages allient le sérieux et le dérisoire. D'apparence pauvre, le corps en état de déchéance, discutant de sujets portant sur la condition humaine ou sur leurs problèmes très quotidiens (mal aux pieds, incapacité à se retenir d'uriner), ils usent de procédés habituels dans la comédie : gestes et attitudes (emploi d'accessoires comme la chaussure, le pantalon ou le chapeau, grignotage de légumes, pets, chutes), répétitions de gestes ou de paroles (le chapeau manipulé plusieurs fois, les répétitions entre les deux actes : Vladimir et Estragon sentent mauvais/Pozzo pète ; les phrases sur l'attente de Godot : « on attend Godot / C'est vrai » ; le monologue de Lucky ; les arrivées et départs de Pozzo/Lucky ou de l'enfant), quiproquos et dialogues débridés, couples de personnages qui s'apprécient et/ou se disputent.
Mais le comique met en évidence la déchéance des corps et des esprits, l'enfermement des personnages dans leur situation d'ennui et d'attente, le poids du temps qui passe ou semble s'éterniser.

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