Que retenir du groupement de textes « Héroïques » ? (séquence 4)

Publié le par Yann Le Texier

Définition & caractéristiques du héros et des principes héroïques dans le théâtre tragique :

 

Cette définition est basée sur les fiches que je vous ai distribuées intitulées « Synthèse : le héros au théâtre » & « Le héros tragique (dans l'Antiquité et au XVIIè siècle) ».

 

Le héros tragique (et non de comédie puisque les textes de ce groupement ne sont pas des textes de comédies) se définit par plusieurs caractéristiques récurrentes qui en font un être d'exception :

- c'est un être d'exception, par sa naissance noble (empereur, roi/reine), parfois par son ascendance divine (lignée issue d'une union entre un dieu / une déesse et un être humain). Le héros antique (tragique ou épique) possède souvent cette origine. Au XVIIè siècle, il est plus humain, désacralisé, mais conserve néanmoins quelques traits de ces origines antiques.

- c'est encore un être d'exception par ses exploits, son courage, notamment dans les guerres. Il est alors admiré par le peuple, sa famille, les spectateurs.

- le héros tragique défend souvent certaines valeurs qui lui semblent essentielles : l'honneur, le courage, l'ambition, le respect de l'ordre, la déférence envers les parents, ...

- c'est toujours un être d'exception par le pouvoir qu'il détient, par son statut politique, à la tête d'un royaume, d'une cité, d'un empire. Il doit guider le peuple, le diriger, faire preuve d'autorité.

- il peut encore être exceptionnel (mais pas forcément admirable) par la grandeur de ses qualités mais aussi de ses vices. Si ses qualités et défauts sont ceux des êtres humains banals, le héros tragique les possède, les développe d'une manière bien plus approfondie, plus grave. Ces traits de caractère excessifs peuvent le servir comme mener à son malheur. L'amour passionnel pour une autre personnel, le goût immodéré du pouvoir, la jalousie

- le malheur est encore une des caractéristiques du héros tragique. Son existence est marquée par des crimes, des pertes d'êtres chers. Le destin, la fatalité, autre fait qui le caractérise, plonge son existence dans des souffrances qu'il subit, sans pouvoir les éviter. Il cherche à résoudre les graves problèmes qui se posent à lui mais inéluctablement, chaque action de lui-même ou de ses adjuvants et opposants, chaque événement le mène à la catastrophe. La mort est l'un des malheurs qui frappe le héros tragique, qu'il meurt lui-même ou que son entourage disparaisse. La souffrance naît aussi de dilemmes, de situations tellement problématiques que le héros n'a souvent pas de solution parfaite, heureuse à adopter : chaque solution portera sa part de malheur.

- la violence de l'existence du héros tragique est fréquente. Les crimes, les suicides, les manipulations, les trahisons, les dialogues à couteaux tirés sont récurrents dans les textes tragiques. La violence provient aussi de ce que le héros tragique peut être poussé à la démesure (de ses défauts) : c'est l'hybris des Grecs, ou la furor des Romains. Il sera alors porté à rompre des tabous humains, notamment à tuer. Les dieux antiques punissent généralement directement ou indirectement le personnage qui s'est adonné à cette démesure, comme s'il voulait devenir lui-même un dieu, en posséder les caractéristiques.

 

L'intitulé du groupement de textes ne reprend pas le terme de « héros » mais celui d'« héroïque ». Du nom à l'adjectif, le sens peut en être légèrement différent. Il ne s'agit pas de désigner les personnages mais les qualités, les caractéristiques dont les personnages peuvent être porteurs.

L'objectif est donc de voir en quoi les personnages des textes du groupement de textes possèdent ou non ces caractéristiques, partiellement ou totalement. Un personnage peut ne pas ressembler à un héros mais se révéler héroïque par ses actes par exemple. Le choix de textes d'époques différentes, du XVIIè siècle classique au XXè siècle, est aussi de réfléchir à la problématique de la séquence 4, et de cerner certaines évolutions du théâtre du XVIIè siècle à nos jours (voir l'intitulé de l'objet d'étude).

Analyse des textes du groupement

Puisque les textes appartiennent à des époques différentes et mettent en avant une évolution du personnage tragique au fil des siècles, le plus pertinent est, pour une fois, d'aborder les textes les uns après les autres.

Je ne cite pas toujours précisément les textes. À vous de retrouver les passages qui permettent d'appuyer les affirmations et explications suivantes.

 

Extrait du Cid de Corneille

* Rodrigue semble bien héroïque :

- Rodrigue est confronté au célèbre dilemme : doit-il affronter le père de sa bien-aimée Chimène afin de défendre l'honneur de la famille (son père a été giflé par le Comte), et perdre l'amour de celle-ci ? Doit-il au contraire refuser le combat en privilégiant son amour, mais alors en ne défendant pas l'honneur bafoué de son père et donc du sien ? La forme même des stances (strophes) de cet extrait met en avant ce dilemme, cette souffrance devant ce choix si difficile : irrégularité des longueurs de vers (un personnage troublé au plus profond de lui-même) mais régularité des strophes de dix vers et des oppositions dans les deux derniers vers de chaque strophe (dilemme équilibré, au moins au début de sa réflexion). Rodrigue est un héros tragique dans le sens où ce malheur extrême où il sait que nulle solution ne lui permettra de sauver toute sa vie précédente (il va forcément perdre quelque chose, quel que soit son choix). Il exprime ce malheur par des hyperboles soulignant des émotions exceptionnelles.

- Rodrigue est héroïque aussi dans la mesure où il finit par choisir de défendre son honneur, celui de sa famille, de venger l'affront fait à son père. Certes, ce monologue délibératif (réflexion qui permet de prendre une décision finale) lui montre que dans tous les cas il perdra Chimène et qu'il n'existe donc qu'une seule solution qui lui permettra de sauver au moins une partie de son existence. Mais l'honneur (la raison) reste jusqu'au bout à l'équilibre avec son amour (ses sentiments, émotions). Et, une fois sa décision prise, il court « à la vengeance » (v. 56), répétant la décision prise devant laquelle il ne va pas se défausser. Sa « maison » (v. 44) doit être défendue, valeur traditionnelle du héros tragique.

- Rodrigue court peut-être à sa mort avec le duel qui s'annonce, et il en est conscient. Il ne va pas pour autant reculer devant le risque.

- Ce long monologue montre encore que, comme souvent les héros de Corneille, Rodrigue affronte la situation directement. Il ne laisse pas les événements venir à lui, mais opère un choix. Certes, il n'a pas choisi de se retrouver dans la situation de devoir combattre le père de Chimène (vers 4), mais il assume ses responsabilités et sait qu'il ne peut rester dans l'expectative. D'« immobile » (v. 5), il se doit de passer à l'action. Il est ainsi encore une fois héroïque jusque dans ces paroles.

 

* Seule nuance à apporter éventuellement, même si l'extrait choisi ne la permet pas : Rodrigue n'est pas un personnage issu de la mythologie ou de l'histoire gréco-romaine, comme les héros des tragédies antiques, et comme ceux des œuvres de Racine au XVIIè siècle. Il appartient à l'histoire espagnole. Cela ne l'empêche pas de porter haut les valeurs héroïques.

 

Extrait de Ruy Blas de Hugo

L'acte III, dont l'extrait proposé est issu, porte le nom de Ruy Blas qui y connaît toute sa gloire, sous le nom de Don César.

 

* Plusieurs éléments dans cet extrait montre que Ruy Blas est héroïque :

- Sa longue diatribe contre les ministres, donc les personnages les plus puissants du royaume d'Espagne, montre son autorité sur eux. Il impose sa parole, les regarde en face et ils se taisent. L'apostrophe initiale comme les interpellations la deuxième personne du singulier les attaque directement, sans faux-fuyants. Les critiques de corruption, d'abandon de leur fonction de défense du royaume, qu'il leur adresse sont aussi une manière d'imposer son autorité. Ceci est un trait caractéristique du héros tragique.

- Il lie sa parole à celle des problèmes du royaume. Sa parole se fait politique, ce qui correspond à son rôle de ministre, de duc d'Olmédo, et à la fonction ministérielle de ceux à qui il s'adresse.

- La violence de l'affrontement que Ruy Blas met ici en place face à ces ministres répond aussi aux situations habituelles des héros tragiques. En ce sens il se montre héroïque, mettant en opposition la situation du peuple qui souffre et les plaisirs des ministres (vers 39-45), ou le pillage qu'ils opèrent quand l'Espagne agonise (v. 8-11).

- Ruy Blas défend certaines valeurs : l'honnêteté dans les fonctions de pouvoir, le respect du peuple dont les puissants ont la charge, la loyauté (v. 54).

 

* Mais Ruy Blas n'est pas héroïque, au sens où nous l'avons défini au début :

- il est un laquais : ceci n'est pas souligné dans l'extrait mais le spectateur a en tête son origine populaire qui donne un sens particulier à l'extrait. L'attention particulière au sort du peuple en est l'aspect le plus évident. Il possède ce regard, cette émotion car il est issu du peuple. Il sait de quoi il parle. Le peuple intervient assez peu dans les tragédies antiques et classiques, pas sur scène directement dans tous les cas : ici Ruy Blas est présent sur scène, certes sous un déguisement (celui de Don César), mais il représente bien un personnage populaire, qui a de plus gravi les échelons et s'impose aux puissants du royaume.

- Par ce caractère populaire, Ruy Blas poursuit l'évolution déjà notée au XVIIè siècle : il est encore plus humain, plus proche du spectateur. Il en perd ainsi son image de personnage exceptionnel, doté de qualités et défauts excessifs. Ruy Blas apparaît comme détenteur d'une colère sage, raisonnée. Il veut ouvrir les yeux à ces ministres sur la gravité de la situation et la responsabilité qu'ils ont dans le drame vécu par leur patrie. En même temps, il acquiert ainsi une forme d'héroïsme puisqu'il démontre un courage personnel, tel Rodrigue. Il ne doit son autorité et sa probité qu'à lui-même, pas à une lignée, à des origines divines.

 

Extrait de Roberto Zucco de Koltès

Zucco parle ici de lui-même. Il est ainsi comme Rodrigue centré sur sa propre personne. Il ne s'agit pas pour lui de résoudre un problème précis, comme le Cid, mais de se présenter au vieux monsieur rencontré dans le métro.

 

* Zucco, tel qu'il se présente, apparaît peu héroïque :

- Il insiste sur le fait qu'il est un être banal, et non exceptionnel : « je suis un garçon normal et raisonnable » (l. 1). Il semble souhaiter être anonyme, ce qu'un héros tragique n'est pas par son statut (être de pouvoir, à la tête d'un État) et par ses actes ou son caractère. Il insiste sur sa volonté d'être transparent, invisible. Il y a presque une contradiction avec le statut habituel des personnages tragiques mais aussi avec le fait que les héros de tragédies théâtrales sont destinés à être présentés devant des spectateurs, sur une scène, bien visibles.

- Il affirme avec conviction : « Je ne suis pas un héros » (l. 7) et veut se fondre dans « la vie ordinaire » (l. 19). Les héros ne sont pas ordinaires, banals, par leur statut, leurs actes, leur malheur.

- Le cadre spatial et historique ne correspond pas aux héros tragiques : il est inscrit à l'Université de la Sorbonne et suit de cours de linguistique. Il parle dans le métro. Les héros tragiques sont le plus souvent issus du passé, et d'un passé fréquemment ancien. Ce n'est pas le cas ici, avec un cadre contemporain à l'écriture de la pièce. Et le lieu n'est pas un lieu de pouvoir, comme Zucco ne possède aucune charge politique : pas d'héroïsme dans ces conditions.

 

* Certains aspects de Zucco, dans cet extrait, le lie tout de même aux héros tragiques, preuve que Koltès se positionne dans la lignée des œuvres tragiques du XVIIè siècle et de l'Antiquité. De plus, il s'agit ici des seuls propos de Zucco sur lui-même : il est possible que le spectateur ne suive pas son opinion à son sujet.

- Il définit le héros en partie comme ceux de la tragédie : « Les héros sont des criminels » (l. 7). Il es indéniable que le héros tragique est lié à la mort, et souvent à des morts violentes. Si l'extrait ne l'indique pas, le spectateur de la pièce sait qu'au moment où il s'exprime, Zucco est en cavale et qu'il a déjà tué ses parents. Les parricides sont monnaie courante chez les héros tragiques. Et son souci annoncé de transparence tranche par exemple avec l'extrait étudié en lecture analytique où il apparaît seul sur scène, regardé par tous, au centre des conversations.

- Il rappelle le destin des héros tragiques en se comparant à un train qui jamais ne déraille ou à un hippopotame « que rien ne pourrait détourner du chemin ni du rythme qu'il a décidé de prendre » (l. 22-23). Il souligne la fatalité de l'existence, de son existence : « Rien ne pourrait changer le cours des choses » (l. 19-20).

 

Conclusion

Les trois extraits soulignent l'évolution progressive de l'héroïsme des personnages du théâtre tragique au fil du temps depuis le XVIIè siècle. Déjà humanisé au temps de Racine et Corneille, le héros devient plus banal dans les pièces de Hugo et de Koltès. Ruy Blas est un laquais et Zucco s'affirme comme une personne ordinaire, un simple étudiant. Quand Ruy Blas masque son identité (il ne dit pas dans l'extrait qui il est : ceci arrivera seulement dans l'acte V et encore en privé), Zucco l'affirme dans un lieu public et le répète.

Toutefois, certains aspects héroïques subsistent malgré ces évolutions : les trois personnages s'affirment par une longue prise de parole, la parole théâtrale étant une forme de pouvoir ; la violence est évoquée de diverses manières (duel, attaques verbales, crime) ; tous évoquent des situations qui les dépassent (honneur de la famille, sort de l'Espagne, destin tracé ou fin du monde -l. 9-10, in Roberto Zucco).

Citation, et mises en scène du Cid de Corneille
Citation, et mises en scène du Cid de CorneilleCitation, et mises en scène du Cid de Corneille

Citation, et mises en scène du Cid de Corneille

Le conseil des ministres dans la mise en scène de Christian Schiaretti

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