Que retenir du groupement de textes « Théâtre absurde et absurdité du monde » ? (séquence 3)

Publié le par Yann Le Texier

NB. Reportez-vous à la fiche de synthèse photocopiée intitulée « Théâtre et absurdité du monde ».

 

1er regard sur les textes du groupement :

 

* IMPORTANT : L'intitulé du groupement ne reprend pas l'expression « théâtre de l'absurde » mais celle de « théâtre absurde ». Ceci est volontaire : deux des auteurs sont effectivement des auteurs du théâtre de l'absurde (Ionesco et Beckett), tandis que les deux autres ne s'y rattachent pas du tout. L'objectif est donc de travailler sur certaines caractéristiques propres au théâtre de l'absurde, mais aussi d'élargir la réflexion à ces textes qui appartiennent tous au XXè siècle.

 

* L'expression « théâtre absurde » est à envisager à plusieurs niveaux :

- l'absurdité peut être celle de l'écriture littéraire, de la manière dont l'écriture théâtrale se présente.

- l'absurdité est aussi bien sur celle du monde, des relations entre les personnages : tous ces textes, aussi étranges qu'ils puissent éventuellement paraître offrent un regard sur notre monde, sur le monde réel.

 

* Rappels sur le théâtre de l'absurde (celui de Ionesco, Beckett) : Les dramaturges de l’absurde voyaient, selon le mot d’Eugène Ionesco, « l’homme comme perdu dans le monde, toutes ses actions devenant insensées, absurdes, inutiles ». Rendu célèbre par Eugène Ionesco (la Cantatrice chauve, 1951 ; Rhinocéros, 1959) et par Samuel Beckett (En attendant Godot, 1952), le théâtre de l’absurde tend à éliminer tout déterminisme logique, à nier le pouvoir de communication du langage pour le restreindre à une fonction purement ludique, et à réduire les personnages à des archétypes, égarés dans un monde anonyme et incompréhensible. Ce type de théâtre montre une existence dénuée de signification et met en scène la déraison du monde dans laquelle l'humanité se perd. Ils ont en commun cette volonté de rejeter les règles du théâtre, à savoir, entre autres, unité de temps, unité de lieu et unité d’action ou vraisemblance réaliste. Le théâtre de l’absurde connait son apogée dans les années 1950, mais son influence se manifeste jusque dans les années 1970.

 

NB. Je ne cite pas toujours le texte précisément. Il faudrait le faire le jour de l'oral pour justifier vos affirmations et montrer que vous maîtrisez chacun des textes.

 

Extrait de Finissez vos phrases de Tardieu :

 

* Caractéristique stylistique essentielle : les fins de phrases manquent. Il est donc indispensable pour le lecteur-spectateur de compléter lui-même en fonction du contexte. Mais l’impression première est que le dialogue n’a pas vraiment de sens.

* Quelle réflexion sur le langage Tardieu mène-t-il ainsi ? Le langage n'a pas un sens absolu. Le sens est fragile. Et en même temps, le lecteur / spectateur comprend le sens du dialogue : le jeu théâtral (gestes, manière dont les répliques s'enchaînent, intonations) indique le sens de cette scène (déclaration amoureuse). Le langage n'est pas seulement celui des mots, il est bien plus complexe.

* Quelle comparaison peut-on faire avec la réflexion sur le langage proposée par Beckett (cf. En attendant Godot) ?

- La communication entre les hommes peut être difficile. Les mots sont parfois pauvres pour exprimer aux autres ce que l'on pense et ressent. Le langage par les mots/phrases est parfois incapable de cerner la réalité humaine.

- Les mots sont aussi une source de jeux de langage. On peut écrire différemment, ce que Beckett a fait, pour exprimer plus profondément ce que l'on veut transmettre : Beckett a mis en scène ses deux vagabonds, qui, dans le vide de leur existence et de leurs dialogues, expriment toute la solitude, l'angoisse existentielle de l'humanité.

 

Extrait de Oh les beaux jours de Beckett :

 

* Didascalies nombreuses, avant le début de la réplique de Winnie, et au cours de cette réplique. Didascalie première précise et pourtant le lieu n'est pas réaliste (on ne sait où on est), comme la position des personnages enfoncés dans le sol. Longue réplique mais sans cesse interrompue (didascalies « un temps) : difficulté à s'exprimer, mais aussi solitude du personnage qui meuble le silence et son immobilité forcée.

* Winnie parle et n'agit pas. Elle évoque sa propre parole, le fait qu'elle a besoin de s'exprimer pour occuper le temps. Elle réfléchit aussi à une expression langagière à la fin de sa réplique. Beckett offre donc une réflexion sur le langage :

- le langage n'a pas forcément pour rôle de communiquer : Willie ne répond pas : juste un mot pour indiquer à Winnie de dormir = d'arrêter de parler. Winnie note qu'elle ne sait pas si Willie écoute, qu'il ne répond pas toujours. Le langage peut donc souligner la solitude de chacun.

- le langage peut juste remplir l'existence, comme il le fait pour Winnie. Il n'a pas de sens toujours précis : que veut dire Winnie quand elle parle du « vieux style » ?

- le langage exprime en même temps des problématiques très humaines. Les propos de Winnie ne concernent pas seulement sa propre situation, ils renvoient à l'humanité tout entière. Il en est ainsi de la réflexion sur le langage (voir ci-dessus), de la solitude inhérente à chaque être humain, de notre « faiblesse humaine » (l. 20) (Winnie perd la mémoire), de notre attention à notre apparence, celle de notre corps, qui est ici pour Winnie un des seuls aspects de sa vie qu'elle peut contrôler.

* Beckett propose à la fois un texte avec des personnages particuliers, mais aussi un texte à comprendre sur un plan symbolique, métaphysique. Les propos universels, généraux, de Winnie y invitent, comme le peu d'informations que le spectateur possède sur les personnages, les lieux, l'époque. A noter ainsi que sur les photos de mise en scène de la pièce, il est évident que la position physique des personnages exprime une incapacité physique (enfoncés dans le sol), mais aussi plus généralement le fait qu'ils ne sont pas maîtres de leur existence, qu'ils ne peuvent agir sur elle.

* En quoi cet extrait peut-il faire penser à En attendant Godot ? :

- Winnie exprime sa solitude et le fait qu'elle a besoin de parler, même si Winnie ne répond pas ou répond peu.

- Comme les personnages d'En attendant Godot, elle semble diminuée (problèmes de mémoire, immobilité) : une vision de l'homme bien sombre, déterminé par sa santé, son enveloppe physique.

 

Extrait de Rhinocéros de Ionesco :

 

* L'absurdité naît essentiellement de la situation : transformation en direct au cours de la scène de Jean en rhinocéros, animal puissant et massif, qui n'est pas forcément rapproché des modèles habituels de beauté, en tous cas éloigné dans sa constitution de l'être humain. Les didascalies indiquent ce changement physique chez Jean (changement de voix, de couleur de peau, apparition d'une bosse, fait de se dévêtir).

* Les propos de Jean doivent étonner le spectateur puisqu'il défend cette absurdité, le fait qu'un être humain puisse devenir rhinocéros et même choisir de le devenir. Les arguments de Jean sont déplacés et donc risibles : égalité des humains et des rhinocéros car ils sont tous des êtres vivants ; volonté de revenir à la nature dans ce qu'elle nie la capacité à penser, à juger ; accusation envers les préjugés de Béranger ; souhait de devenir rhinocéros seulement pour changer.

Béranger représente une forme de raison. Il tente de discuter avec Jean jusqu'au bout, avance de nouveaux arguments pour le convaincre. Il se montre ainsi profondément humain, soulignant par contraste combien le choix de Jean est condamnable. Ses paroles renforcent les changements de Jean (par exemple ligne 42), soulignent l'anormalité de cette métamorphose.

* De manière plus large, dans la pièce, Ionesco souhaitait notamment condamner les attitudes consistant à verser dans la violence, l'inhumanité, l'oubli du respect des autres dans leurs différences. En effet, progressivement, à part Béranger, tous les humains de la pièce vont suivre le mouvement général de métamorphose en rhinocéros. Ici, le débat entre les deux personnages, au-delà de la transformation très visuelle de Jean, porte sur ce qui définit l'être humain.

 

Extrait de L’Hurluberlu ou le Réactionnaire amoureux de Jean Anouilh :

 

* Point important : ce texte se différencie des autres en cela qu'il ne se présente pas dans son ensemble come absurde. Seul le dialogue de la pièce de théâtre présenté par Mendigalès ressemble fort à un dialogue beckettien. Toutefois, Anouilh ménage des passages entre les deux dialogues, ceux des personnages et celui de la pièce Zim ! Boum !

* Anouilh reprend ici des traits d'écriture de Ionesco et de Beckett, en forme de clin d'œil que le spectateur doit reconnaître : le sous-titre de la pièce est « antidrame », ce qui rappelle certains sous-titres de Ionesco ; le long silence, les répliques qui s'enchaînent sans véritable logique compréhensible et qui peuvent être interprétées de diverses manières rappellent les dialogues de Beckett. Puisqu'il s'agit d'une forme de reprise parodique, le spectateur ne peut que sourire, ce qui met au second degré l'accès à ce théâtre absurde, qui est intégré dans celui d'Anouilh avec les personnages de cette soirée mondaine.

Aux lignes 27 à 30, le personnage de Mendigalès explique un aspect historique de la naissance du théâtre de l'absurde, qui est en effet réelle du point de vue des recherches stylistiques : les auteurs du théâtre de l'absurde ont inventé une écriture qui soi différente de celle de Claudel ou de Giraudoux (au passage, Anouilh est assez proche de l'écriture théâtrale de Giraudoux).

Il faut noter qu'Anouilh s'amuse avec les dialogues absurdes en les prolongeant, en accentuant à l'extrême leur absurdité totale et insignifiante : voir la présence du bidet, après avoir évoqué sérieusement l'univers clos l. 39-41 ; voir aussi le dialogue sur la lampe l. 71-73. Anouilh se moque gentiment des dialogues de Beckett.

* L'absurde naît, en dehors du dialogue de la pièce proposée par Mendigalès, dans les attitudes et réactions des personnages. D'un côté, on note le pédantisme de Mendigalès (lignes 49-53 notamment) qui s'extasie de manière hyperbolique devant le vide (le silence), ou propose des modifications idiotes (modifier « putain » par « prostituée » alors que le mot est juste un juron, une forme d'interjection, sans lien avec le sens réel du mot). Même pédantisme de Sophie qui se pâme devant le titre composé d'interjections (l. 23). De l'autre, le curé et le général ne comprennent pas du tout cette nouvelle forme de théâtre, commentent en restant sur ce qu'ils connaissent : le curé s'offusque de ce qui lui semble heurter la morale chrétienne ; le général commente au premier degré (coût des décors ; après la réplique « à quoi bon continuer ? », il enchaîne par « restons-en là » et un langage très familier, comme une caricature de militaire obtus ; sa réaction contraste avec sa largesse d'esprit annoncée aux lignes 19-21).

 

Bilan comparatif :

 

L'absurdité des textes peut apparaître de plusieurs manières :

- Personnages peu individualisés : pas de nom chez Tardieu ; proximité des prénoms chez Beckett ; prénoms seuls chez Ionesco.

- Lieux/Époque pas toujours définis : rue/moment non définis chez Tardieu ; lieu étrange & moment nn défini chez Beckett ; époque non précisée chez Ionesco.

- Situations absurdes : Winnie et Willie enfoncés dans le sol ; transformation de Jean en rhinocéros ; titre absurde de la pièce présentée aux personnages chez Anouilh.

- Communication étrange entre les personnages : le couple chez Tardieu se comprend malgré les phrases interrompues ; argumentation de Jean qui trouve normal de se transformer en rhinocéros ; enchaînement étrange des répliques dans la pièce proposée aux personnages d'Anouilh.

- Regard critique des auteurs sur des problématiques très humaines (l'absurdité apparente des situations proposées est révélatrice des réflexions des auteurs) : débat sur la morale et la nature humaines chez Ionesco, donc sur ce qui fonde l'humanité de chacun ; réflexion sur la solitude et la faiblesse de l'humanité chez Beckett ; réflexion sur les manières de communiquer chez Tardieu, sur les rites humains (ici le jeu de la séduction) ; pédanterie de la comédie humaine chez Anouilh (enthousiasme pour la pièce aux dialogues risibles / curé choqué par une expression qui n'a pas le sens qu'il lui prête / général aux idées très arrêtées).

- Les auteurs proposent des mises en abyme du théâtre qui, ainsi, réfléchit à son identité : le dialogue (base du théâtre) peut être tronqué ou en partie étrange ; Anouilh propose du théâtre dans le théâtre, mimant les tics d'écriture du théâtre de Beckett (phrases courtes, enchaînements de répliques étonnant, phrases au sens énigmatique, attention portée à de petits détails) ; Beckett multiplie les didascalies, son texte pouvant sembler ainsi autant destiné aux lecteurs qu'aux spectateurs.

Jean Anouilh et Jean TardieuJean Anouilh et Jean Tardieu

Jean Anouilh et Jean Tardieu

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