Que retenir de l’extrait de « Forrest Gump » ? (séquence 6)

Publié le par Yann Le Texier

1) Le personnage principal est un anti-héros :

 

- Il n’est pas un personnage qui prend sa vie en main. Il se laisse guider par les autres qui l’entourent. Ainsi, la jeune fille qui organise la venue des anciens combattants de la guerre du Vietnam le pousse dans les rangs. Elle le fait aussi venir au premier rang quand ils attendent au pied de la tribune. Il suit aussi les ordres de monter à la tribune et de parler devant la foule. Le fait qu’il soit photographe au début de l’extrait montre combien il est spectateur du monde, et non acteur, du moins en apparence.

 

- Les événements, le hasard (du moins l’illusion du hasard créé par le cinéaste) semblent encore en faire un anti-héros. Il se retrouve par hasard embarqué dans la file des anciens combattants parce qu’il vient de sortir de la cérémonie de remise des médailles, qu’il est donc en tenue militaire, et qu’il visite Washington. Toute son allocution n’est pas entendue puisqu’un opposant vient débrancher les micros exactement durant l’ensemble de sa prise de parole devant le micro. Son message à la foule n’est donc pas entendu, et nous sommes, spectateurs, dans la même position que celle-ci puisque nous n’entendons pas non plus le discours de Forrest. Sa parole n’a donc pas d’importance : pendant qu’il parle, il n’est pas au premier plan, celui-ci étant occupé par la régie son sur laquelle des fils ont été débranchés.

 

- Il ne comprend pas ceux qui l’entourent et les événements qui se déroulent autour de lui. La voix off permet de restituer le point de vue interne de Forrest et montre qu’il est handicapé mental (ton de voix un peu enfantin, au débit assez lent). Par exemple, il ne comprend pas du tout ce que l’orateur qui le précède explique (qui répète sans cesse le même mot vulgaire : Forrest ne retient que ce mot alors que c’est ce qui suit ce mot qui est important, le message contre l’engagement des troupes américaines au Vietnam). Cette inadaptation est aussi visible lorsqu’il montre son postérieur au Président des États-Unis. Il n’a pas compris que ce dernier plaisantait, dans une sorte de blague graveleuse typique des soldats.

Le regard des autres sur lui renforce ce handicap : le regard de sa mère, des spectateurs de la télévision qui retransmet l’événement souligne qu’il n’a pas agi comme tout le monde, comme les normes sociales peuvent le définir. Devant le Président et la télévision, on se comporte dignement, on ne montre pas des parties du corps intimes.

 

2) Pourtant, quelques éléments nuancent cette vision et en font en partie un héros :

 

- Il se retrouve à la tribune devant une foule immense qui l’écoute, au centre de Washington, capitale politique, à l’endroit où toutes les grandes manifestations américaines des années 1960 se sont retrouvées (pour les droits civiques des Noirs, contre la guerre du Vietnam) et où les Présidents américains prêtent serment, non loin de l’immense statue de Lincoln, père de la nation. Il se retrouve au cœur de la contestation politique. L’orateur qui gère la tribune a peut-être entendu son discours (il se trouve à ses côtés) puisqu’il termine cette allocution en affirmant que Forrest « a bien raison ». La parole de Forrest était donc peut-être adaptée aux circonstances, dénonçait à sa manière la guerre. Dans la file d’attente derrière la tribune, un autre ancien combattant souligne qu’ils ont besoin d’hommes comme lui. On peut supposer que cela signifie que les contestataires ont besoin d’hommes jeunes, médaillés (des héros de guerre : Forrest Gump a sauvé son équipe prises sous le feu vietnamien). Il est à noter qu’il présente beaucoup mieux que les autres qui sont dans la foule qui semblent vieux, hirsutes, mal habillés. En ce sens, il se distingue d’eux.

 

- C’est justement un autre élément qui fait de lui un héros : il est différent, il ne se noie pas dans la masse des anonymes. Quand il marche dans la file des anciens combattants, il est légèrement décalé par rapport aux autres. Le fait qu’il ne comprenne pas ce qui se passe, alors que tous les indices sont données, y compris au spectateur, pour saisir qu’il s’agit d’une manifestation anti-guerre du Vietnam (pancartes et banderoles nombreuses aux slogans évidents, sigle « peace and love », habits militaires ou avec le drapeau américain, paroles prononcées par plusieurs personnages, …), nous indique qu’il sort du lot, qu’il est original. C’est d’ailleurs ainsi qu’il a sauvé son équipe au Vietnam : il voulait juste retrouver son meilleur ami. Les autres n’ont été sauvés par lui que parce qu’il n’est pas tombé sur son copain en premier. La gloire militaire qu’il reçoit n’a pas le même sens pour lui que pour le reste de la nation.

 

- Le hasard lui-même, même s’il a tendance à choisir pour lui, l’amène aussi à vivre des situations exceptionnelles, comme celle de se retrouver orateur, porte-parole des anciens combattants, devant une foule immense. Une grande partie des événements du film surgit ainsi : il va avoir un destin exceptionnel, parce que ses choix personnels seront mal interprétés, et que le hasard va le confronter à des faits hors du commun.

 

2) Bilan :

 

Le réalisateur Zemeckis joue avec les habitudes de perception de ce qu’est un héros du cinéma. Le personnage principal (qui donne son titre au film d’ailleurs) est un handicapé mental. Il est donc en quelque sorte affaibli, ne réagit pas comme on pourrait l’attendre, et se retrouve à suivre les autres, et les événements qui surgissent devant lui. En cela, il est un anti-héros. Mais en même temps, il est le personnage principal du film, pas seulement parce que la caméra le suit, mais parce que son originalité provoque des événements particuliers, des rencontres improbables, et des regards qui sont attirés par sa personnalité.

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