Que retenir de l’extrait du film « Elephant » (séquences 5 & 6) ?

Publié le par Yann Le Texier

L’extrait met en place des anti-héros à plusieurs titres :

 

1) Des meurtriers : les deux jeunes hommes semblent tuent avec acharnement sans véritable raison. Quand l’on visionne l’ensemble du film, on s’aperçoit qu’ils sont rejetés, qu’ils sont parfois les souffre-douleurs des autres élèves. La vengeance peut donc apparaître comme l’un des mobiles de leur acte. Dans notre extrait, la seule justification clairement énoncée est celle lancée au responsable de l’équivalent de la Vie scolaire : celui-ci les a embêtés, ennuyés. Il s’agit donc d’une vengeance, mais qui ne se justifie pas car l’adulte en question a juste fait preuve d’autorité dans le cadre de son emploi, du règlement intérieur de l’école, qui s’applique bien sûr sans distinction à tous les élèves. Et les autres victimes ne sont pas sélectionnés parce qu’elles se seraient moqués des deux jeunes garçons : le hasard préside à déterminer qui est tué et qui ne l’est pas. Michelle est la première à être tuée dans la bibliothèque alors qu’elle leur ressemble, solitaire, rejetée par les autres.

Toutefois, le crime est en soi une horreur. Les spectateurs ne peuvent qu’être horrifiés par des personnages qui commettent des actes que l’humanité refuse, repousse, comme tuer d’autres êtres humains sans qu’une règle ne l’explique : en période de guerre, les soldats tuent (lois de la guerre) ; une personne attaquée se défend (règle de la légitime défense) ; exécution d’une personne jugée coupable de crime dans certaines régions du monde (loi de la peine de mort). Ces règles, que l’on peut certes contester, montrent que la mort est donnée suivant des décisions de la loi adoptée collectivement par une société particulière. À l’inverse, le meurtre commis par les deux jeunes du film ne s’inscrit que dans une décision prise par eux-mêmes et à l’encontre d’innocents.

Le long plan dans la voiture souligne encore cette gratuité de l’acte commis, et donc son horreur : le spectateur semble embarqué à l’arrière de la voiture et le long plan-séquence montre que le silence existe entre les deux garçons, déterminés, qui ne sont plus dans l’ordre de la sociabilité normale qui s’effectue par le dialogue. Le petit diable qui se balance au rétroviseur intérieur les classe dans le domaine du « Mal ». Durant tout l’extrait, on ne les entend que très peu. Le spectateur entend plus les cris des victimes et les coups des armes tirés.

 

2) Des personnages sans épaisseur :

- le personnage de Benny apparaît dans le film. Il semble apparaître comme un héros potentiel pour différentes raisons : la caméra le suit pendant plusieurs minutes de manière proche ; il a une carrure imposante donc peut-être une force physique supérieure à la moyenne ; il porte un tee-shirt jaune qui le distingue des autres car voyant ; une musique insistante accompagne son avancée dans les couloirs alors qu’à d’autres moments il n’y a pas de musique d’accompagnement ; il se rapproche des coups de feu alors que la plupart des autres élèves fuient ; il marche lentement alors que les autres courent ; un carton noir donne son prénom, le nomme, donc le distingue des autres. Pourtant, le spectateur voit essentiellement son dos, et non son visage. Difficile de s’identifier à lui. Et il disparaît très vite de l’écran : la caméra cesse de le suivre quand il se rapproche du jeune homme armé, comme si elle le lâchait et invitait le spectateur à faire de même. Et aucun plan rapproché ne s’arrête ensuite sur Benny : il n’existe plus dans le récit cinématographique. Au passage, cette manière de créer un personnage puis de le laisser très vite disparaître du récit, sans que l’on sache pourquoi il a été mis en scène, rappelle les textes de notre groupement consacrés aux personnages de romans insaisissables, difficiles à comprendre dans leur existence fictive.

- les victimes des deux jeunes hommes sont souvent floues, à l’arrière-plan. Ou la caméra n’insiste que peu sur les morts, comme celui qui s’effondre après être allé voir ce qui se passe dans le couloir, ou comme les trois filles dans les toilettes dont on ne voit pas le meurtre grâce à une ellipse temporelle et un glissement vers un autre lieu de l’école, d’autres personnages (en l’occurrence Benny). A un moment, la caméra est à l’extérieur de l’école, avec John, comme si ce qui se passe à l’intérieur était occulté. Seule une fumée surgit du bâtiment. On n’entend plus les bruits des armes à feu.

 

3) Des personnages sans pouvoir : le personnage de John, qui porte un tee-shirt jaune comme Benny, prévient ceux qui marchent autour des bâtiments du lycée. Il semble ainsi un héros, puisqu’il possède un savoir que les autres n’ont pas : il a croisé les deux tueurs qui l’ont informé. Toutefois, les autres élèves ne semblent pas l’écouter, comme l’adulte qu’il croise à côté de la voiture de son père et qui se dirige vers l’école. Et il se situe à l’extérieur des bâtiments et non au centre de l’action. Comme Benny qui ne parvient pas à freiner le tueur dans son acte meurtrier, John semble incapable d’agir sur les événements.

 

Deux personnages peuvent malgré tout être assimilés en partie à des héros positifs :

 

- Le responsable de la Vie scolaire tente de raisonner le jeune homme, de discuter avec lui. Et il crie aux autres élèves de se mettre à l’abri.

- Benny aide une jeune fille à sortir par la fenêtre, la sauvant de la fusillade alors qu’elle est paralysée de terreur.

- John prévient du danger. Peut-être que certains l’auront écouté. Il semble plus sûr de lui que son propre père, perdu. Au début du film, il prend d’ailleurs le volant de la voiture car son père est ivre et incapable de conduire. Il est symboliquement plus apte à se diriger que son père dont il prend la place.

Le point commun de ces deux derniers personnages est leur tee-shirt jaune. Sont-ils comme des anges, qui représenteraient la bonté de l’humanité, face aux deux tueurs qui représenteraient la violence de celle-ci, son côté sombre ?

 

Mais ce n’est pas si simple car John a un taureau dessiné sur son tee-shirt, symbole de violence aveugle et animale. Le mythe du Minotaure apparaît en filigrane. Le taureau est dans le labyrinthe, comme les deux tueurs dans le lycée dans notre extrait et comme tous les personnages dont le cheminement dans les couloirs de l’école ressemble à une marche dans un dédale. John est-il une face du Minotaure, quand les tueurs seraient l’autre face ?

Et la caméra qui suit les personnages, quels qu’ils soient, invite peut-être les spectateurs à s’identifier à eux. Pourtant cela est difficile car la caméra reste le plus souvent en arrière, à quelques pas des personnages. L’extrait est à l’image du film, qui ne commente pas, ne permet pas de vivre des émotions, semble froid, glaçant. Chaque personnage existe mais sans posséder une réelle profondeur et le spectateur peine à se prendre d’amitié réelle pour l’un ou l’autre.

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