Commentaire du poème "Le Papillon" de Ponge

Publié le par Yann Le Texier

"Clown au Papillon orange" (1998), Bernard Buffet

 

NB. La numérotation de lignes correspond à celles de votre livre.

 

Introduction :

Voir entre autres celle p. 59 de votre édition Belin Gallimard.

 

I- Comment Ponge présente-t-il le papillon comme un être inconstant et éphémère ?

 

Texte très structuré du point de vue temporel et du point de vue logique, suivant la métamorphose du papillon, de chenille en être ailé, en volatile. Ponge montre ainsi que le papillon est une créature ne possède pas une apparence stable, qu'il est mouvant dans son identité.

 

a) Le récit de la création du papillon

- Conjonction « lorsque » (l. 1) = 1er mot du texte, mettant en avant la proposition subordonnée temporelle ainsi introduite.

- 3 verbes au présent, inscrite dans la même phrase qui constitue tout le 1er paragraphe, soulignent des événements, des changements : « surgit » (l. 1) (action soudaine, rapide, renforcée par « tout à coup » l. 3), « se produit » (l. 2) & « prennent ». Dans l'ensemble du poème, de nombreux verbes d'action (de mouvements notamment) au présent font vivre le texte, le papillon, qui agit : « se pose » (l. 7), « arrive » (l. 10), « se conduisant » (l. 11), « vérifie » (l. 11), « pose » (l. 12), « emporte » (l. 13), « vagabonde » (l. 16). Ce dernier verbe qui clôture le récit montre une forme de liberté, d'errance, de dynamisme du papillon qui reste peu au même endroit, se déplace sans cesse.

Seuls deux verbes au passé simple (« eut » l. 4, « flambèrent » l. 6), dans une forme de retour en arrière, autre technique habituelle du récit : à la ligne 4, il est question de l'envol des papillons, mais ici on évoque ses deux états antérieurs, la « chenille » (l. 4) et la sortie de la chrysalide (l. 5). Le passé simple souligne ce flashback.

- Noter que « les papillons » ne sont nommés qu'à la ligne 3, en fin de phrase comme un petit suspense (peu important puisque le lecteur a déjà connaissance du sujet avec le titre du poème). Ils agissent comme en conséquence de l'apparition du « sucre » dans les fleurs, ce que « d'où » (l. 3) vient souligner (noter que « d'où » est répété au 2ème paragraphe l. 5). Ils ne sont donc pas maîtres de leur naissance en quelque sorte.

- Les changements de paragraphes structurent le texte (de manière temporelle, pour raconter, mais aussi de manière logique, pour expliquer, présenter) : 2ème paragraphe en opposition au 1er, comme le met clairement en évidence la conjonction « mais » (l. 4) placée en tête de celui-ci (même manière de procéder qu'au 1er paragraphe). 3ème paragraphe : enchaînement temporel, mis en valeur en tête de paragraphe encore une fois : « dès lors » (l. 7) qui rime en partie avec « lorsque » (l. 1).

- Dans le 4ème paragraphe, d'autres connecteurs logiques structurent encore le récit qui se fait aussi présentation de cet animal : « Et d'ailleurs » (l. 9), « ainsi » (l. 13).

 

b) Le papillon est donc présenté sous plusieurs facettes, à différents stades, dans diverses situations

C'est une manière de tenter de circonscrire ce qu'est le papillon. Se rappeler aussi que Ponge, à la suite de Lucrèce, pense au fait que rien n'est stable dans l'univers : le papillon en est une forme d'illustration.

- Les papillons sont au sol puis en vol puis posés sur des fleurs : de « par terre » (l. 2), dans la même phrase, lié par « d'où » (l. 3) placé immédiatement après cette expression, on passe à « leur vol » (l. 3), que la « course » (l. 8) reprend, après avoir signalé les moments où il se « pose » (l. 7). Le vol est encore repris dans un mot de la même famille (manière de renvoyer les différents mots les uns avec les autres) : « volante » (l. 9). Les sonorités du nom « voilier » (l. 15) riment avec le verbe « voler », lié au complément du nom « des airs » : au début du texte, on évoquait « par terre », ce qui crée un contraste. Le verbe « poser » est encore repris (l. 12), placé à côté du complément circonstanciel « au sommet des fleurs » (l. 12) : on note de nombreuses références à la verticalité dans le poème, soulignant ainsi que le papillon est un être d'abord collé au sol et ensuite qui occupe les « airs » (l. 15), mais qui revient ou au sol, ou sur les fleurs. Cette verticalité est notamment développée par l'évocation des « tiges » (l. 1, 14) et la comparaison des fleurs avec des lampadaires et du papillon avec le « lampiste » (l. 11). À noter que l'opposition entre le sol et la verticalité des fleurs, l'élévation, est encore présente dans la phrase des lignes 12-14 : « au sommet des fleurs » ≠ « au pied des tiges » (2 GN rédigés de la même manière).

- Si les papillons « prennent leur vol » dans le 1er paragraphe, dans le retour en arrière du 2ème paragraphe, l'état de « chenille » (l. 4) est clairement évoqué, et des éléments descriptifs précis sont donnés au lecteur en s'arrêtant sur des parties du corps de la créature : « tête aveuglée et laissée noire » (l. 4), « torse amaigri » (l. 5), « ailes symétriques » (l. 5-6). La maigreur est reprise par la métaphore de l'allumette (l. 9), comme les couleurs éclatantes sont soulignées plusieurs fois : « flambèrent » (l. 6), « sa flamme » (l. 9). L'état de « chenille » est repris à la ligne 13, mais aussi à la ligne 12, par un terme presque équivalent du point de vue sonore : « guenille ». La description est encore une fois précisée grâce à un participe passé du 1er groupe employé comme adjectif qualificatif : « atrophiée » (rappel des autres participes « aveuglée », « laissée »). D'aveugle (l. 4), il peut ensuite voir, « constater » (l. 10) l'état des fleurs écloses.

- Le terme d'« amorphe » (l. 13) est à remarquer. Sa composition (préfixe privatif « a- » + radical « morphe » = forme) indique que le papillon est passé d'une absence de forme à un physique avec des membres différents, distincts, à une identité particulière.

 

Transition : Ponge ne multiplie pas, comme dans d'autres poèmes, les termes scientifiques. Toutefois il s’attache à être au plus près de ce qu’il présente, en développant par exemple un champ lexical de la nature. La présentation s'opère essentiellement par des métaphores, des rapprochements comparatifs du papillon avec d'autres éléments.

 

II- Comment Ponge, en présentant le papillon, en fait-il une métaphore de l'activité poétique et du poète ?

 

Puisque le papillon représente l'aspect mouvant des éléments terrestres, des hommes, quel meilleur moyen que d'user de la comparaison et de la métaphore qui rapprochent des éléments apparemment distincts, voire les fusionne en un seul élément ?

 

a) Le papillon est comparé par le biais de comparaisons et métaphores à plusieurs éléments

- Noter tout d'abord que dans un texte assez court, la conjonction « comme » apparaît une fois dans chacun des trois 1ers paragraphes. Cela souligne combien la figure de style de la comparaison est mise en avant. L'expression « se conduisant en » (l. 11) permet aussi de comparer.

- L'image du feu est développée, d'abord dans « la véritable explosion » (l. 5) qui donne naissance au papillon. Il naît donc grâce au feu, peut-être comme le Phénix de la mythologie. L'adjectif « véritable » suggère que cette métaphore permet de donner une image vraie du processus d'apparition du papillon : l'écriture poétique, par ses moyens propres, n'est pas un langage de l'illusion, du rêve, mais une autre possibilité offerte pour décrire, posséder par les mots, ce qui est présenté (ici le papillon). La métaphore du feu est filée : annoncée par « aveuglée », « laissée noire » (l. 4), puis poursuivie par « flambèrent » (l. 6), « allumette » (l. 9), « sa flamme » (l. 6). La comparaison avec le « lampiste » (l. 11) dont le rôle était à une époque d'allumer et éteindre les lampadaires et l'« huile » (l. 11) qui était celle aussi des lampes, donnent du papillon une image qui se rapproche de celle de la lumière, du feu.

À noter que les fleurs elles-mêmes se retrouvent associées au lampadaire : le terme de « tiges » (l. 1 & 14) employé deux fois dans le poème possède aussi le sens de pied de lampadaire. Les fleurs peuvent ressembler aussi par leur forme évasée à la partie vitrée du lampadaire, où se situe la lampe. Le sucre qu'elles accueillent au fond d'elles (ligne 1) est d'ailleurs en quelque sorte comparé à l'huile des lampes (l. 11), puisque la phrase précédente (l. 10) se termine par la forme ouverte des « fleurs écloses ». Le pollen des fleurs, leur nectar, est comparé au début du poème à des « tasses mal lavées » (l. 2) : on ne peut pas dire que la comparaison soit flatteuse, ramenant ce qui pourrait être une sorte de substantifique moelle à un simple reste de sucre, un déchet. Et les fleurs, par leur forme, sont assimilées à des tasses, à de simples objets de la vie quotidienne. Plus loin, elles seront telles des lampadaires, autres objets créés par l'homme. Ponge montre peut-être ainsi que la poésie ne doit pas toujours se prendre au sérieux : ses poèmes sont aussi des jeux avec le langage. Par ailleurs, la nature n'est pas sacrée : elle peut être banale. On est loin de la vision par exemple des poètes romantiques.

Quels aspects du papillon sont ainsi mis en valeur ? Sans doute sa couleur flamboyante, parfois rouge ou jaune, son aspect aérien (les mots « airs » & « vent » apparaissent l. 15), comme la flamme attisée par le vent et qui s'élance vers le haut, le fait qu'il bouge sans cesse comme les flammes du feu, sa fragilité ou son caractère volatile (les ailes du papillon sont fragiles, fines).

- Papillons et fleurs sont liés entre eux dans la nature par le fait que les premiers se posent sur les secondes et viennent en retirer du pollen. Dans le texte, les deux sont liés entre eux également. La naissance du papillon est comparée à celle des fleurs. Dans la partie 1, nous avons déjà montré le lien de cause à effet de l'apparition de « sucre » dans les fleurs sur l'envol des papillons. À la ligne 1, le mouvement ascendant des « tiges » vers le « fond des fleurs » est souligné par la succession de ces termes dans la phrase. Ce mouvement ascendant est ensuite celui des papillons qui « prennent leur vol ». Cette dernière expression, au sens figuré, signifie « prendre son essor, se développer » : le papillon prend son essor, comme la fleur qui produit du « sucre ». Dans le 4ème paragraphe, le papillon désigné par le pronom « il » est à plusieurs reprises mis en relation avec les fleurs : « il » → « les fleurs » (l. 10) ; « il » → « chacune » (l. 11-12) ; « il » → « fleurs » (l. 12), renforcé par le verbe « pose » qui indique un contact physique. Enfin, dans le dernier paragraphe, le papillon devient, par le biais d'une métaphore, un « pétale » (l. 15). Les deux éléments fusionnent en un seul en cette fin de poème.

 

Pour conclure cette sous-partie, les figures de style de rapprochement présentent un double intérêt dans ce poème :

- elles permettent de s'approcher au plus près de ce qu'est le papillon, qui se métamorphose de chenille et chrysalide, puis en être ailé, comme les comparaisons et les métaphores permettent de transformer un élément en un autre.

- elles permettent de mettre en avant un point commun entre le papillon et l'écriture poétique : cette dernière transforme des éléments banals en objet poétique, en texte. Ponge, encore une fois, évoque de manière sous-jacente l'écriture poétique, fait correspondre l'objet et le texte (se rappeler ce que l'on appelle « l'objeu » à propos de la poésie de Ponge). Ponge semble souligner combien l'écriture poétique est fragile, légère, volatile, éphémère. Son texte est d'ailleurs très court, se termine vite.

 

Complément à cette sous-partie : Ponge utilise encore une fois toutes les ressources disponibles de la langue pour évoquer le papillon, notamment les sonorités : ainsi le son [yɔ̃] = [yon] qui apparaît dans le mot « papillon » est ainsi répété : le titre + les deux mots « papillon » (l. 7) et « papillons » (l. 3) « explosion » (l. 5), « provision » (l. 11), « humiliation » (l. 13). De nombreuses allitérations et assonances créent aussi des liens entre des mots divers : en [p] dans « produit », « par », « papillons », « prennent » (l. 2-3) ; en [i] (comme dans « papillon ») dans « conduisant », « lampiste », « vérifie », « provision », « huile » ; en [v] dans « voilier », « vent » et vagabonde » (l. 15-16).

 

b) Le papillon, image du poète ?

Si le papillon rappelle l'écriture poétique, il peut aussi être l'image même du créateur de la poésie, du poète.

- Le papillon est à plusieurs reprises humanisé, personnifié : il est ainsi question de parties du corps humain comme « le torse amaigri » (l. 5) alors que l'on parle de thorax dans le cas d'un papillon. Le gros plan sur « la tête » (l. 4) peut aussi faire penser à un être humain. À la ligne 10, il ressemble à un homme par ses actes : « il arrive trop tard » et surtout il constate, manière de mette en avant son regard mais aussi sa réflexion personnelle. Bien évidemment, la comparaison au « lampiste » (l. 11) est encore une manière de faire du papillon un homme qui serait ici au travail. Il porte aussi une « guenille », habit humain dans un triste état et ressent des émotions, la vengeance, l'humiliation (l. 13). Comme nous l'avons noté plus haut, si les fleurs sont comme des lampadaires, le papillon est donc comme le lampiste « au pied des tiges » (l. 14), des lampadaires. Il est encore « maltraité » (l. 15) qui se rapporte généralement à des êtres humains ou à de gros animaux, mais pas à des insectes comme le papillon. Le verbe « vagabonde » (l. 16) donne l'image humaine d'un nomade, qui se déplace dans un espace habituellement aménagé par l'homme, le « jardin » (l. 16).

Pourquoi rapprocher ainsi le papillon de l'être humain ? 1) Sans doute est-ce encore une fois une manière pour Ponge de montrer que si les êtres vivant sur cette terre semblent différents, ils ne sont en fait que les parties d'un grand tout, d'atomes qui s'assemblent et se détachent sans cesse pour recomposer d'autres êtres. 2) Les hommes sont, comme le papillon, des êtres de passage sur la terre. Ils naissent, vivent et meurent. Le lecteur doit se sentir concerné par ce poème qui n'est pas la seule présentation d'un petit être banal et « minuscule » (l. 15. Noter que cet adjectif est mis en valeur en tête de paragraphe, et en tête du dernier paragraphe qui conclue en quelque sorte le poème. Il est donc très important), mais l'image de lui-même. 3) Ponge peut aussi rappeler ici le poète lui-même, dans son travail d'écriture. C'est ce que nos allons montrer ci-dessous.

- Différents éléments semblent souligner que le papillon est à l'image du poète.

Tout d'abord, il est fort possible que Ponge ait souhaité faire un clin d'œil à un poème très célèbre de Baudelaire (poète de la 2ème moitié du XIXè siècle) qui offre une certaine image du poète : « L'Albatros ». Dans les deux cas, les poètes ont évoqué des animaux ailés (l'albatros, oiseau marin ; le papillon) ; le papillon est comparé au « voilier des airs » (l. 15) quand Baudelaire mettait en scène un albatros suivant un navire et s'y retrouvant ensuite coincé ; dans les deux cas, les animaux sont personnifiés grâce à des sentiments et émotions. Baudelaire présentait ainsi une image du poète différent de ses semblables, maladroit entre les siens et raillé par la foule. Si Ponge offre une image plus sobre, presque ironique du poète (l'albatros est grand, majestueux tandis que le papillon est petit, fragile, éphémère), on retrouve dans les deux textes la même beauté d'une part (« les ailes symétriques » l. 5-6), ou la même maladresse d'autre part (« le papillon erratique » l. 7 se déplace donc sans but et de manière aléatoire, ce que renforce l'expression « au hasard » utilisée dans la même phrase, et repris ensuite par le verbe « vagabonde » l. 16). L'aspect piteux apparaît dans les deux cas : Baudelaire parlait de « rois de l'azur » « honteux » sur le pont du bateau et Ponge rappelle l'« humiliation » (l. 13) subie par le papillon « au pied des tiges » ; Baudelaire dit que l'albatros échoué sur le navire est « laid » et Ponge nuance la beauté du papillon en rappelant son passé de chenille à la « tête aveuglée et laissée noire » ou le fait qu'il transporte avec lui une trace de ce passé avec sa « guenille atrophiée » (l. 12) qui fait écho au « torse amaigri » (l. 5).

Ensuite, il est question de travail, de tâche : dès la ligne 1 apparaît « élaboré » (du latin « elabore » = travailler avec soin, s'appliquer) qui est construit sur la même racine que « labeur » (du latin « labor » = labeur ; résultat de la peine mise au travail ; situation pénible, malheur). Le terme est renforcé à la ligne 2 par le « grand effort » (où l'adjectif souligne combien la tâche est rude). Le travail de l'écriture peut être fastidieux, difficile, et Ponge a certainement écrit ses poèmes par recherches lexicales, brouillons, rectifications successifs et acharnés. Autres tâches évoquées : celles du lampiste qui « vérifie », « pose », « emporte » (l. 11-12), et du papillon qui « vagabonde » (l. 16).

- L'image du poète que Ponge offre est ainsi très nuancée. S'il est un être d'exception aux « ailes symétriques » (l. 5-6) sorties du néant, d'un corps laid (l. 4-5), qu'il peut s'envoler, symbole habituel de liberté, de vision élargie du monde, il n'est qu'un papillon, être frêle, éphémère, fragile. On retrouve donc ici certaines images des poètes déjà développées par le passé : le poète se distingue de ses semblables, mais peut aussi être maudit, inadapté au monde, voire raillé par le peuple à cause de ses différences. Et la question de la réalité de sa fonction, de son pouvoir, est posée.

Vision plutôt négative du poète : Ponge semble ne prêter que peu de pouvoirs au poète qui ne serait pas par exemple, comme chez Hugo, un mage ou un guide. En effet, outre l'effort que peut nécessiter la création poétique, le poète est « erratique » (l. 7). Il n'a pas de but, ne sait pas où il va, « il vagabonde » (l. 16), et il est « maltraité par le vent » (l. 15) qui le pousse. C'est peut-être en fait une manière flatteuse de montrer que la création artistique ne peut être contrôlée, que l'inspiration est aléatoire et sans une route précise vers le poème fini. Le poète ne crée pas la beauté, elle lui préexiste : le sucre des fleurs surgit sans action humaine (il est sujet du verbe « surgit ») et il admire simplement les fleurs déjà écloses (l. 10) ; il est aussi le jouet du « vent », autre élément naturel, ou un simple vérificateur (l. 11), non un créateur. Les négations qui se répètent à propos du poète-papillon ne donnent pas non plus une image très positive de lui : « ne se pose plus qu' » (l. 7), « n'est pas » (l. 9), « ne peut que » (l. 10). Il n'a pas de pouvoir, n'est pas prophète mais « arrive trop tard » (l. 10). Il prend sur lui des fautes qui ne sont pas les siennes (voir le 2ème sens du mot « lampiste »). Il ne sert peut-être à rien dans la société : il est comme un petit « pétale superfétatoire » (l. 15-16). De plus, il n'agit pas sur les hommes, ne peut les influencer puisque « sa flamme n'est pas contagieuse » (l. 9). L'allumette (toujours ligne 9, même phrase) disparaît aussi vite qu'elle s'est allumée. Le connecteur « et d'ailleurs » (l. 9) souligne que les faiblesses du poète sont multiples.

Vision positive du poète : Ponge connaissait l'étymologie des mots : ainsi, l'image du poète qu'il propose n'est pas non plus totalement négative puisque « superfétatoire » signifiait « concevoir de nouveau ». Le poète est celui qui fait renaître le monde par ses mots, le fait redécouvrir, qui fait naître un univers de mots. Il est créateur. S'il a subi une « longue humiliation » (l. 13) (encore un nom accentué par un adjectif), il s'élève, grâce à ses ailes, à ses propres capacités. Il sait se faire vengeur (l. 13). Les fleurs (l. 1) dont il est question sont peut-être celles de la rhétorique (les figures de style s'appelaient autrefois « fleurs de rhétorique »), comme dans le poème « Le Pain ». Si dans ce dernier poème, elles se fanaient, ici le lampiste les entretient : « il vérifie la provision d'huile de chacune » (l. 11-12). Il est donc le garant du langage poétique, littéraire, qu'il aide à ne pas périr. Et comme le papillon qui meurt mais est remplacé par un semblable, chaque poète est remplacé par un congénère. Et lui-même, s'il n'est pas le premier à écrire (c'est peut-être le sens du fait qu'il « ne peut que constater les fleurs écloses » l. 10), il peut renouveler, réécrire à sa manière.

 

Conclusion

Ce poème, plus que d'autres dans le recueil, laisse le lecteur interpréter, ne donne pas de pistes de compréhension nettes.

- Toutefois le thème de la transformation, de la métamorphose, rejoint la manière de Ponge de penser le monde, où tout est mouvant, en perpétuel changement.

- Le papillon est comme de nombreux éléments sur lesquels Ponge se penche au cours de son recueil : un petit élément, ici naturel, du quotidien, donc banal. Il réenchante notre vision du papillon en s'y arrêtant, en le métamorphosant sous sa plume grâce aux qualités de son écriture poétique, métaphorique.

- L'image de la poésie et du poète que Ponge offre, si elle s'inspire de certains de ses prédécesseurs, tient à s'en écarter, à se faire originale. À la fois, il use des procédés habituels de la poésie mais il les utilise à sa manière. Et il tient à montrer qu'il ne se prend pas trop au sérieux, que son travail de poète est comme celui de l'artisan, du lampiste. S'il a sa place dans l'univers des hommes, il ne possède pas de pouvoirs forcément supérieurs.

Baudelaire affirmait avoir par ses mots transformé la boue (de Paris) en or. Tout dépend comment on interprète cette citation. Pour Ponge, il constate la beauté de ce monde, la met en valeur, la fait voir, même si elle semble banale, proche de la boue. Son regard réenchante notre regard sur ce qui nous entoure au quotidien.

Publié dans Lectures analytiques

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