Que faut-il retenir du groupement de textes : du héros admirable à l'anti-héros ?

Publié le par Yann Le Texier

Don Quichotte par Pablo Picasso
Don Quichotte par Pablo Picasso

* Aller tout d'abord lire ou relire ce qui concerne :
- l'évolution du personnage romanesque (photocopies distribuées en cours : fiches-bilans de manuels)
- les définitions de l'anti-héros (article sur le blog)

* Les textes ne sont pas intégrés de manière chronologique dans le groupement (Don Quichotte est plus ancien que Les Misérables) car les deux premiers textes (Yvain, Les Misérables) correspondent surtout à l'image du héros admirable, tandis que les deux suivants (Don Quichotte, Les Dimanches de Jean Dézert) offrent des images d'anti-héros.

* Les héros admirables :
Yvain, chevalier de ce roman médiéval, illustre l'image du héros combatif qui vient au secours des plus nécessiteux, de ceux qui subissent des injustices (à bien distinguer des vrais chevaliers du Moyen-Âge qui ne leur ressemblent pas tant que cela : les chevaliers des romans de Chrétien de Troyes représentent plus un idéal). Ainsi, dans l'extrait, il combat un géant qui fait souffrir ou menace de le faire un Seigneur et sa fille : « ce géant gonflé de mauvaises paroles » (l. 2-3), ce « félon » qui veut « avilir » la jeune fille en la livrant à ses « gars » (l. 4).
- Le géant représente donc la violence brutale. Il est effectivement très fort (l. 15-16, 17-18), est « cruel », « persécute » (l. 6-7). La violence dont fait preuve Yvain de son côté (l. 14-15, 16-17, 24-26) est légitimée par les explications données au début sur le fait que le géant se montre abominable avec ce Seigneur et sa famille.
- Le géant représente l'immoralité et l'inhumanité. Quand Yvain se place sous le patronage de Dieu (l. 2), le géant veut « avilir », terme moral, et est « gonflé de mauvaises paroles », qu'on pourrait interpréter comme aussi immorales, contraires à la morale acceptée à l'époque. L'identité géante (l. 2, 13, 15, 22, 24, comparaison hyperbolique l. 27-28) du personnage le place aussi du côté des monstres, rappelant par exemple le Cyclope de l'Antiquité. Il ne ressemble pas aux autres êtres humains, ce qui signale au lecteur le fait qu'il n'est pas humain, physiquement, mais aussi moralement. Son animalité est précisée : il est couvert d'une peau d'ours (l. 13-14), sa peau est velue (l. 20) et est comparé à un taureau (l. 22).
- La disproportion notée ci-dessus entre Yvain et le géant souligne combien Yvain est un excellent chevalier, qu'il dispose de forces et de qualités de combattant supérieures à la moyenne, comme les héros de l'épopée antique.

- Yvain est-il un héros parfait ? Quelques nuances (prudentes) peuvent être apportées :
il est aidé de son lion, qui fait la différence dans le combat et lui permet de l'emporter (l. 18-24). Réponse à cette critique : il se nomme en fin d'extrait « Chevalier au lion » (l. 40), s'associant donc à son animal,comme s'ils étaient une seule et même personne. Par ailleurs, le lion, dans ce roman, fait référence au Bien et même au Christ : précédemment, Yvain a dû choisir de le sauver d'une bataille contre un serpent-dragon qui représentait clairement le diable ; de plus le lion représente l'évangéliste Marc, et est comparé au Christ car on racontait qu'il ranimait ses petits nés morts tris jours après leur naissance, écho à la résurrection du Christ trois jours après sa crucifixion. Yvain est donc ainsi associé au Bien et même à la figure éminemment positive (au Moyen-Âge) du Christ.
il réclame que « l'aventure soit contée » expliquant qu'« il est vain de faire bien si l'on fait en sorte que nul ne le sache ». Il semble donc ne pas vouloir se battre pour les autres de manière complètement gratuite et désintéressée. Réponse à la critique : il ne se bat pas sous son nom réel (Yvain) mais sous un nom d'emprunt (le Chevalier au lion) afin que personne ne le reconnaisse, ce qui atténue en partie ce qui peut ressembler à de la vanité personnelle.

Jean Valjean appartient aux « Misérables » du titre du roman de Hugo, ce qui pourrait apparemment le placer du côté des anti-héros (mais le titre est très polysémique, désignant à la fois les plus pauvres, ceux qui subissent des injustices intolérables, mais aussi qui ont un caractère misérable, vil, condamnable, qui utilisent les autres à leur profit, sont les auteurs d'injustices et d'abus de pouvoir). Il va au bagne, est désargenté, va voler mais connaîtra une rédemption en s'enrichissant et en se mettant au service de sa ville.
La manière dont il est présenté ici le classe dans les héros admirables car :
- il est plus grand que la moyenne des hommes (extrait 1, l. 2-4 : enchaînement de la « hauteur moyenne », « calculée pour la taille d'un homme » et de ce qui se réfère à Jean Valjean, comme dans une comparaison : il « était forcé de se courber ». Certes, il est chargé de Marius, mais cela donne l'impression qu'il est différent des hommes de son époque).
- comme Yvain, il est extrêmement fort : « sa force, qui était prodigieuse » (extrait 1, l. 11 : noter le choix du terme : un prodige relève de la magie. Le mot est repris dans l'extrait 2 l. 3) ; malgré l'âge, il conserve cette force (extrait 1, l. 11). Les conditions dans lesquelles il progresse sont incroyables : il porte un homme adulte inanimé tel un cadavre (Marius), ce qui est lourd ; il est sans doute ici comparé à St-Christophe faisant traverser un fleuve en furie au Christ masqué sous la forme d'un enfant, ce qui donne à Valjean un caractère sacré ; il progresse dans l'eau et les immondices, en se baissant de plus.
- il est comparé au Christ (extrait 2, l. 2) (ce qui rappelle encore Yvain) puis à un ange (extrait 2, l. 12). Il est ainsi élevé au rang divin (Marius veut le « vénérer », extrait 2, l. 19), ce qui le distingue du commun des mortels, et lui donne une force, une stature supérieures.
- sa « vertu » est « inouïe » (extrait 2, l. 2), « humble dans son immensité ».
- comme Yvain, il fait le bien autour de lui, se soucie des autres : il a sauvé Marius (extrait 2, l. 12), « d'autres » (extrait 2, l. 13) et même Javert qui l'a pourchassé au fil des années, le pensant bagnard à jamais.

* Les anti-héros :
Don Quichotte est un anti-héros de plusieurs manières :
- par son manque de qualités qui le distingueraient du commun des mortels :
il est pauvre (différent des héros riches, puissants, de la plupart des romans jusqu'au début du XIXè siècle : le roman de Cervantès date du XVIIè siècle),
il est dépourvu d'atours (vêtements, chevaux, carrosse, château, employés nombreux) qui le mettraient en valeur (l. 2-3, 7-9)
il n'est pas doté de caractéristiques physiques exceptionnelles (l. 9-10 : il est néanmoins « vigoureux » et « robuste » ; mais déjà âgé : 50 ans au XVIIè siècle était un âge avancé)
il est sans intelligence ni culture particulières (« cette prose claire et facile, qui presque jamais n'a de sens, lui paraissait admirable », l. 18-19 : le narrateur juge ce que lit Don Quichotte et la citation au style direct, totalement ridicule par ses répétitions et ses contraires -l. 19-21-, permet au lecteur de juger par lui-même de l'absurdité de ces textes. Il admire les « prodigieuses blessures » et les « cicatrices extraordinaires » des personnages -l. 24-26-, comme si cela était plus admirable que leurs exploits, dont il n'est d'ailleurs pas question) ; ses lectures lui dessèchent la cervelle et il en perd le jugement (l. 31-32).
- par la parodie du chevalier romanesque médiéval qu'il incarne. Il est l'image inversée d'Yvain, puisqu'il veut devenir chevalier comme au Moyen-Âge, mais que cette époque est révolue, que cette idée est née de ses lectures (il ne distingue pas la réalité et la fiction), et que son apparence de chevalier est ridicule (son équipement est vieux, abîmé, bricolé de manière absurde : l.40, 42-45 ; son cheval est un piètre destrier: l. 49-50, la comparaison entre son cheval et des chevaux illustres ridiculisant le sien).
- par son caractère de lecteur : il en oublie la réalité, n'agit donc plus, perdant même encore certaines parties de son domaine (l. 14-17) qui pourtant le classe dans les gentilshommes, c'est-à-dire dans les noble (ici la petite noblesse). Il adhère aux « folies qu'il avait lues dans ses livres » (l. 33).
- par le fait qu'il ressemble à un écrivain-créateur : il se crée lui-même. Il n'est pas chevalier mais est le propre créateur de son personnage de chevalier (il bricole son équipement, et surtout nomme son cheval, l. 50-54 ; et il se nomme lui-même : on peut comparer son vrai nom l. 12-13 et son nom inventé l. 55-56 ; et il se choisit « une dame », rappelant l'amour courtois l. 70-76, qu'il nomme également). Cela renforce le fait que Don Quichotte se crée un personnage de fiction, mais dans sa réalité : il se rêve chevalier à son époque, dans son monde. Il n'existe comme chevalier que dans son esprit : ni les autres personnages du roman, ni nous lecteurs ne croyons qu'il est un vrai personnage de chevalier. Cela rejoint l'autre groupement de textes (séquences 5 & 6) : il est un personnage de roman mais il est en même temps insaisissable car il est un personnage qui joue (mal) un personnage.

À noter : le narrateur, omniscient, présente son personnage de manière ironique : il montre que les jugements de valeur de son personnage sont dépourvus de sens, en insistant sur le fait que ce sont ses pensées, ses sentiments ; ou il le désigne de manière pathétique. Il amène donc le lecteur à se moquer de Don Quichotte.

En quoi Don Quichotte est-il un héros ?
Si l'on prend le mot « héros » dans le sens de « personnage principal d'un roman », il est un héros, donnant même son nom au titre de ce roman.
Par ailleurs, il permet de développer une histoire particulière car il est différent, il n'est pas banal. Il est même très original et attire ainsi l'attention des lecteurs (ce n'est pas pour rien que ce personnage est devenu aussi célèbre et le roman aussi lu depuis sa parution et jusqu'à aujourd'hui). En cela, il est un vrai personnage de roman, un héros romanesque qui va vivre des aventures certes comiques et ridicules, mais passionnantes.

Jean Dézert, par son nom même, signale qu'il ne possède aucune caractéristique particulière et que pour cette raison il ne devrait pas pouvoir accéder au rang de personnage romanesque, encore oins au rang de héros romanesque. Le prénom lui-même est très banal, répandu (notamment au début du XXè siècle, date de rédaction du roman).
Le personnage est dépourvu de tout ce qui, normalement, définit un personnage de roman (ce contre quoi Robbe-Grillet se rebelle dans l'extrait de Pour un nouveau roman) :
- peu d'informations sur sa famille et sa jeunesse (l. 1-). Le narrateur signale que cette absence d'informations ne permet pas d'expliquer « la patience et la résignation de son âme, la modestie de ses désirs et la paresse triste de son imagination » (l. 5-6). Souvent on explique un personnage par son passé, son éducation, les lieux qui ont baigné on enfance (pensez à l'éducation reçue par Mlle de Chartres qui la marquera toute sa vie) : le narrateur ne dispose pas ici des informations le permettant.
- un personnage dépourvu même d'imagination, de capacité à rêver, à s'extraire en imagination de son présent (l. 6-8). Un personnage romanesque peut être englué dans un présent difficile mais avoir l'ambition d'agir pour s'en sortir : Rastignac crie « A nous deux Paris ! » à la fin du Père Goriot de Balzac, signifiant qu'il va tout faire pour s'extraire de sa misère. Le lecteur s'intéressera ainsi aux rêves du personnage. Ce n'est pas le cas dans ce roman de La Ville de Mirmont : Jean Dézert « n'est pas ambitieux » (l. 26) ni même « envieux » (l. 28).
- plus généralement, il semble dépourvu de sentiments, qu'ils soient considérés comme positifs ou négatifs : il « n'est pas envieux » (l. 28), ne peut « jalouser » (l. 29).
- il n'est pas acteur de sa vie (l. 10), et n'est même pas spectateur de la vie d'autres personnages, comme cela peut exister dans certains romans (l. 10). Un « figurant » n'a pas de nom, d'identité personnelle, il appartient au décor dans un film ou un opéra. Jean Dézert est cela : il n'existe donc pas. Comment peut-il dès lors être un héros romanesque, un personnage principal de roman ? C'est contradictoire ! Il est « témoin » (l. 19) de ce qui arrive aux autres et « il sait attendre » (l. 20),ce que le narrateur énonce comme une « grande vertu » (l. 20). Il est « un résigné » (l. 32). Cette attente finit par embrasser toute sa vie (l. 22-23).
- il fait ce que tout le monde fait, « tous les gestes nécessaires » (l. 14 + les exemples l. 15-19 : réaction logique à un phénomène naturel qu'il ne contrôle évidemment pas, fait d'éviter plutôt que de se mêler aux autres, fausse sociabilité avec le concierge, anonymat dans la foule des « groupes »).
Au final, Jean Dézert se définit donc surtout par ce qu'il n'est pas (voir le nombre de phrases négatives pour l'évoquer).

En quoi Jean Dézert est-il un héros ?
Il donne son nom au titre du roman, signalant ainsi au lecteur qu'il en est le personnage principal. L'extrait nous le prouve : le narrateur s'attache à lui. Le lecteur est aussi intrigué par ce personnage qui a cela de particulier qu'il n'a justement pas de caractéristiques propres, différentes des autres, du commun des mortels : il semble exceptionnel en cela qu'il n'a absolument rien de spécifique. En quoi est-ce possible ? Peut-on être aussi banal que Jean Dézert ? Il se distingue donc des autre personnages en étant plus banal que tout le monde !

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