Hopper : "Les Noctambules"

Publié le par Yann Le Texier

Nighthawks
Nighthawks

Voici des pistes d'analyse à propos de l’œuvre de Hopper :

Nighthawks (Edward Hopper)

Présentation : Tableau de 1942. Le titre est parfois traduit en français sous le titre Noctambules, mais plus souvent Les Rôdeurs de nuit ou Oiseaux de nuit, de l'anglais « hawks » qui signifie littéralement « faucon » mais aussi « homme rapace qui fond sur sa proie » en argot.

Analyse du tableau :

* Sentiment de solitude et d'absence de communication : Instantané de quatre personnes assises dans un bar typique américain, la nuit. Beaucoup de verticales (décor, personnages) + éclairage particulier (blanchâtre, des néons au-dessus des personnages) : atmosphère tendue, dramatique, figée.

* Vue depuis l'extérieur du bar (point de vue externe en quelque sorte), à travers une vitrine qui à la fois nous rapproche de la scène mais aussi nous en sépare. Les personnages semblent enfermés dans une cage ou un aquarium, d'autant qu'il n'y a pas de porte de sortie du bar visible. Même sentiment de distance entre les personnages : l'un est séparé des autres et de dos par rapport à nous (= on ne sait pas qui il est). Les deux personnages du couple se touchent presque la main mais ne se parlent pas, regardent en face d'eux. Le serveur est séparé des autres par le bar. Difficile de dire s'il communique. La rue vide + les magasins fermés + l'obscurité (vitrine sombre du magasin d'en face par exemple) accentuent le sentiment d'incommunication entre les personnages, de solitude.

Comment relier cette œuvre à notre séquence ?

* Influence littéraire : Le tableau aurait été inspiré à Hopper par une nouvelle de l'écrivain américain Ernest Hemingway intitulée « The Killers », dans laquelle deux tueurs attendent en vain leur victime dans un bar. Nous serions donc dans l'attente d'un crime, comme dans le texte de Malraux où Tchen a comme le bras suspendu au-dessus de sa future victime. Par ailleurs, le calme des personnages tranche avec ce qu'ils s'apprêtent peut-être à commettre, ou avec ce qu'ils sont (des tueurs ? des malfrats ? des membres d'une mafia ?)

* Aux XIXè et XXè siècle, les personnages de roman sont de plus en plus des personnages banals issus de réalités quotidiennes (cf. notre séquence 6). C'est le cas des personnages du tableau, capturés dans un lieu traditionnel de l'Amérique (bar, ouvert la nuit, serveur en blanc, etc). De plus, les actes des personnages ne sont parfois pas nombreux, voire presque inexistants : l'action n'est plus forcément l'une des composantes essentielles du roman voir le corpus de textes du bac blanc). C'est le cas de ces personnages immobiles (comme le décor, en quelque sorte) et apparemment désœuvrés, qui attendent peut-être , mais on ne sait quoi.

* Comme dans les autres genres littéraires, la difficulté de l'homme à communiquer, à comprendre l'autre est développée, notamment après la 2nde guerre mondiale. Nous l'avions évoqué à propos de En attendant Godot. Meursault est un personnage à part, que la société rejette, met à part, parce qu'il réagit différemment. Il se retrouve fondamentalement seul dans la 2è partie du roman, même au milieu de la foule du tribunal, comme les personnages de Hopper, seuls dans un lieu pourtant public. Le refus de l'analyse psychologique des personnages est adopté par certains auteurs du XXè siècle. Meursault nous dérange car il s'explique peu, ou de manière elliptique. La jalousie du personnage de Robbe-Grillet (extrait en lecture cursive de la séquence 5) ne se dévoile que dans sa manière de regarder. Au lecteur de la déceler, de la percevoir. Les personnages de Hopper sont mis à distance, leur visage est peu ou pas perceptible. Au spectateur de se projeter dans le tableau pour tenter de savoir dans quel état d'esprit sont ces personnages.

Comme Meursault est transparent, ne ment pas, nos personnages le sont, derrière leur vitre transparente. Mais en même temps, comme quand Camus évoquait l'absurdité du monde en la mettant en évidence en imaginant une personne qui parle dans une cabine téléphonique sans qu'on l'entende, ici les personnages sont étranges car malgré le fait qu'on les aperçoive, on peine à sa voir qui ils sont, ce qu'ils font.

* Le fait de définir les personnages par le décor est un outil romanesque. La célèbre description de la pension Vauquer au début du Père Goriot de Balzac en est un exemple, manière de faire percevoir au lecteur le ridicule de ses habitants, plongés dans une certaine misère mais qui se donnent des airs de participer à un niveau social plus élevé que le leur. L'ennui, la solitude voire le danger encouru par les personnages du tableau sont surtout perceptibles par le décor, les lumières, la mise en scène.

* Le regard du spectateur est particulier dans ce tableau : la vitre du bar semble mettre en abyme la scène : les personnages sont en vitrine, en exposition, comme le tableau peut l'être au musée. La mise en abyme est un procédé utilisé par Diderot dans l'incipit de Jacques le fataliste. C'est aussi un procédé utilisé au XXè siècle dans certains romans (exemple : Les Faux-monnayeurs d'André Gide) afin de déconstruire le roman traditionnel, de mettre en avant son aspect fictif.

* Par ailleurs, la scène offerte par Hopper laisse vagabonder l'imaginaire du spectateur : qui sont les personnages ? Se connaissent-ils ou pas ? Le personnage de dos, que nous ne voyons pas, est inquiétant de ce fait même : est-il hostile ? Ils sont donc insaisissables, alors qu'ils sont derrière une vitre transparente, offerte à la vue de tous, passants de la rue (même si cette rue semble vide) et spectateur du tableau.

Dans tout roman, l'imaginaire du lecteur est laissé ouvert. A chaque instant du récit, plusieurs possibilités narratives s'offrent. Le récit en choisira une. Nous avions évoqué cet aspect en analysant la scène du meurtre de l'Arabe dans L’Étranger.

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